A. Dorange
Rédaction du Village de la Justice

ChatGPT et professions du droit : une nouvelle apparition du spectre de l’IA...

Il est peu probable que vous soyez passé(e) à côté de "ChatGPT", un prototype d’agent conversationnel (chatbot) développé par une start-up californienne (OpenAI). Ce phénomène agite… à peu près tout le monde ! La communauté juridique commence, elle-aussi, à s’exprimer sur le sujet.
Nous nous sommes prêtés au jeu (avant que les capacités du système soient dépassées...). D’abord avec quelques tests génériques de création de contenus automatisés, assez impressionnants, admettons-le. Puis, une fois l’effet "waouh" et le côté ludique (vite) passés, avec un peu plus de hardiesse, en posant des questions plus complexes…

De nombreuses personnes se sont évidemment déjà posé la question des capacités de ChatGPT et les ont testées. Les constats sont assez unanimes chez toutes celles et tous ceux qui ont eu l’occasion d’utiliser l’outil : la rapidité des réponses, leur justesse aussi, c’est vrai, sont assez bluffantes. Ses possibilités sont vertigineuses.
(Pour tout comprendre du fonctionnement de ChatGPT, nous vous conseillons de visionner cette vidéo, Monsieur Phi, sur YouTube : De quoi ChatGPT est-il vraiment capable ?)

Certains ont par ailleurs, sans ambages, posé l’une des "questions qui fâchent" :« L’intelligence artificielle peut-elle remplacer les avocats ? » [1]. Voici ce qu’aurait répondu ChatGPT :

« Il est possible que l’intelligence artificielle puisse être utilisée pour effectuer certaines tâches qui sont actuellement accomplies par des avocats, comme l’analyse de grandes quantités de données juridiques ou l’aide à rédiger des documents juridiques. Cependant, il est peu probable qu’elle puisse remplacer complètement les avocats ou d’autres professionnels du droit, du moins dans un avenir proche. Cela s’explique par le fait que la pratique du droit implique une prise de décision et une résolution de problèmes complexes qui dépassent les capacités de la technologie actuelle en matière d’IA. De plus, le système juridique repose sur des principes de justice et d’équité, ce qui est difficile à comprendre et à appliquer pour l’IA. Pour ces raisons, il est peu probable qu’elle puisse remplacer les avocats dans un avenir proche ».

Une réponse aussi consensuelle, que rassurante… Mais qui fait de nouveau apparaître le spectre de l’avocat-robot/robot-avocat, du magistrat-robot/robot-magistrat, etc. La chose n’est pas récente ; les enjeux juridiques et éthiques sont connus, bien que toutes les réponses n’aient pas encore été apportées.

Cela étant, l’utilisation de technologies avancées et d’outils "boostés" à l’intelligence artificielle est désormais répandue, y compris dans notre écosystème juridique : l’IA dans la gestion des contrats, dans la recherche de jurisprudence, etc. ne sont que quelques exemples des possibilités proposées, notamment par la legaltech aux professionnels du droit, pour simplifier leur travail quotidien.

L’utilisation de l’intelligence artificielle dans des systèmes d’aide à la décision, y compris au sein de notre système judiciaire notamment, à l’instar de ce qui peut se faire en santé, est un mythe qui pourrait devenir réalité. Mais il est vrai que cette annonce (toujours aux États-Unis), selon laquelle une IA (conçue par DoNotPay) va accompagner et assurer la défense d’un justiciable [2], fait ressurgir les fantômes d’une Justice déshumanisée.

Nous partageons le constat selon lequel ChatGPT est « un vulgarisateur du droit » [3] et qu’il représente, à ce titre, une opportunité de gagner du temps, pour formuler des réponses très acceptables à des questions non seulement simples, mais aussi plus compliquées [4].

Il en est de même, au moins en partie, de l’opinion d’Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens [5], selon lequel : « la qualité de ce robot conversationnel pourrait rendre inutile le recours à l’humain pour tant de tâches relativement qualifiées. C’est l’aspect troublant de la révolution à l’œuvre : après avoir laminé les tâches faiblement qualifiées et répétitives, l’automatisation est en train de grignoter peu à peu des strates d’activités qui demandent compétence, voire (et c’est nouveau), créativité. »

Mais introduisez une réelle dose de complexité, d’ambiguïté, d’humour ou d’ironie dans votre demande, juridique ou non d’ailleurs et vos attentes seront vraisemblablement déçues. Subtilités du langage et nuances de droit ne sortiront pas du chapeau de l’IA ; le système n’est d’ailleurs pas conçu pour cela. Laissons donc les fantasmes là où ils sont, du moins pour l’instant.

Au demeurant, un autre spectre surgit avec ChatGPT, celui d’un potentiel bouleversement de l’enseignement, dans le droit comme ailleurs.
Peut-être avez-vous en effet pris connaissance des informations suivantes :
- la réussite de ChatGPT à l’examen du barreau (États-Unis) [6] ;
- l’engouement estudiantin pour cette, disons, "source d’inspiration" [7], comme d’autres ont pu l’avoir dans d’autres temps, notamment pour une certaine encyclopédie collaborative…

Du retour à l’"interro surprise" pour certains, à l’utilisation d’outils de contrôle pour d’autres [8] en passant par une autre manière d’enseigner et d’évaluer… Les contrepoids s’inventorient progressivement.

Il est possible que nous soyons un jour confronté(e)s au « syndrome de la calculatrice : son usage n’a pas nécessairement rendu les gens meilleurs en mathématiques. Elle est, pour des gens formés, un outil précieux qui augmente leurs capacités à aller plus loin. Mais elle a aussi fait disparaître les compétences de calcul mental chez une partie de la population. À un moment, la béquille devient prothèse ; elle remplace sans améliorer. Elle abaisse ce qu’elle était censée élever » [9]. Nous vous laissons évidemment libre de votre opinion sur les vices et vertus de l’IA sur l’enseignement.

Nous pouvons tenter de lutter, de nous arc-bouter contre ces transformations. Mais une chose semble certaine : l’IA facilite le travail de collecte de l’information et permet de rédiger plus vite. Que l’on soit encore en études ou non. Et réussir à dégager du temps pour réfléchir, à libérer cette fameuse "bande passante" pour être créatif(ve), n’est-ce pas là, en réalité, l’un des intérêts majeurs de la digitalisation ?

À la condition de ne pas se contenter de "cocher la case" des "livrables", l’occasion serait-elle trop belle pour se priver de la possibilité de (re)mettre la focale sur la construction de véritables réflexions et prises de position, sur la curiosité et l’importance de (ré-)apprendre à se poser les (bonnes) questions ?
Ce qui, en somme, fait la force dans notre milieu, de la compétence juridico-stratégique des professionnels du droit, augmentés ou non [10], dont on peut légitimement douter qu’elle soit, à court ou moyen terme, remplaçable ?
D’ailleurs, dans le même ordre d’idée, sans être trop "réac’ " : ChatGPT ne cite pas ses sources, ce qui reste un vrai sujet évidemment, en premier lieu au regard de la fiabilité de l’information délivrée… Mais ne serait-ce pas là, aussi, un autre terrain sur lequel l’expertise et la formation pourraient pleinement (re)prendre leur place ?

Quoi qu’il en soit, avec un usage massifié de l’IA dans nos quotidiens juridiques, les enjeux se déplacent. Avec une autre certitude : celle que d’autres garanties, particulièrement en termes de sécurité, de transparence, de contrôle et de responsabilités devront être apportées.

A. Dorange
Rédaction du Village de la Justice

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Notes de l'article:

[4Voir par ex. Undeuxdroit, L’intelligence artificielle ChatGPT fait du droit (YouTube)

[5« ChatGPT menace des métiers créatifs, c’est inédit », interview par Q. Périnel, https://emploi.lefigaro.fr/

[9O. Babeau, précité.

[10Sur ces questions, voir not. [Journal du Village de la Justice n° 98, Édito et Dossier « L’avocat stratège », 1re partie

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Discussions en cour :

  • par Pamplemousse Magazine , Le 24 janvier à 12:17

    Article intéressant. Sur votre point côté étudiants, nul doute que ChatGPT sera utilisé par des milliers d’étudiants. Nous avons alerté sur les côtés négatifs (raisonnement juridique, prise de décision...) mais il faut avouer que l’on devra tout de même adapter nos pratiques pour profiter des attributs de cette révolution (comme à chaque innovation).
    Nous avons listé sur notre site d’ailleurs 14 manières d’utiliser ChatGPT quand on est étudiant en droit. Sur certains points, l’outil nous amène aujourd’hui dans le mur (la future version saura probablement être meilleure). Sur d’autres, l’intelligence artificielle se révèle diaboliquement efficace. Je ne sais pas si l’on peut mettre un lien vers cet article, sinon je laisse le Village nous le dire <3 :) https://www.pamplemousse-magazine.co/post/chatgpt-etudes-droit

  • par Pascale , Le 20 janvier à 20:40

    Voyons l’IA comme une aide et non une menace ! Elle arrivera quoiqu’il arrive...

  • par Emmanuel Barthe , Le 16 janvier à 19:51

    Bonjour,

    J’étudie et je publie sur les (soi disant) IA juridiques depuis 2017.

    Si je peux me permettre, vous allez un peu vite en besogne.

    ChatGPT, « un vulgarisateur du droit » ? Ce chatbot ne raisonne aucunement. Si on reste et teste et évalue, on se rend compte que le taux d’erreur de ChatGPT (et leur profondeur) est effrayant :
    https://mobile.twitter.com/precisement/status/1611305632556257284
    https://mobile.twitter.com/JeanMassiet/status/1611372539388862465

    ChatGPT a réussi le barreau américain ? Non, GPT-3.5 (et non ChatGPT), dûment entraîné, n’a réussi, au bout d’une centaine d’essais que 2 matières sur 7 de la partie QCM de droit fédéral. C’est un QCM, pas une dissertation ni un cas pratique https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4314839

    ChatGPT ne cite pas ses sources ? Oui, mais en revanche Perplexity.ai les cite (il a beau faire du copier-coller, il fait encore beaucoup d’erreurs — un peu moins que ChatGPT).

    Les versions commerciales de GPT-4 (c’est lui qui comptera, il sort en 2023) — et peut-être LaMDA de Google https://www.journaldunet.fr/web-tech/guide-de-l-intelligence-artificielle/1513013-google-lamda/ ) — devraient avoir pour premières utilisations la synthèse de documents juridiques et la production de clauses. C’est en tout cas ce que fait déjà Lexion en droit américain, à partir de GPT-3.

    Pourra-t-on aller plus loin ? Certains disent que oui, d’autres qu’ ”éduquer" suffisamment correctement ces IA génératives est intrinsèquement impossible. Microsoft voit, selon le Financial Times, ChatGPT d’abord comme une interface de dialogue homme-ordinateur, pour remplacer clavier souris et les commandes vocales primaires de Dragon Naturally Speaking.

    Pour en savoir plus : https://www.precisement.org/blog/Intelligence-artificielle-en-droit-derriere-la-hype-la-realite.html (article synthétisé au JCP G en 2019 et mis à jour depuis sur cette URL)

  • par Sébastien Robineau , Le 12 janvier à 20:47

    Article très intéressant. Hâte de suivre les développements de ChatGPT dans le monde judiciaire... Il me semble évident que les développements de l’IE seront les garde-fous de l’IA. A suivre ! Merci Aude.

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