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Juristes en situation de handicap : le monde professionnel se mobilise enfin !

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Discriminations au sein de l’université, résultats en dents de scie, faible insertion dans le milieu professionnel... La situation des juristes en situation de handicap est inquiétante. Face à ce constat, le programme Droit comme un H propose d’aider ces personnes, via plusieurs démarches. Les acteurs de ce programme se sont réunis le 21 novembre 2018 autour d’une table ronde à Paris pour faire le point.

"Droit comme un H" propose d’accompagner ces étudiants aux besoins spécifiques tout au long de leurs cursus universitaires, et de les aider ensuite à s’insérer dans le milieu professionnel. Il associe le cabinet d’audit et de conseil Ernest and Young (EY), l’Association française des juristes d’entreprise (AFJE), l’association Open Law (le droit ouvert) et l’Ordre des avocats des Hauts-de-Seine.

En plus de l’accompagnement de l’étudiant, le programme se fixe comme objectif de former ses futurs employeurs pour mieux l’intégrer, l’accompagner et l’aider à s’épanouir dans son travail.

Une situation préoccupante.

« Nous ne sommes pas préparés en université à intégrer le milieu professionnel ». Les mains fermement appuyées sur ses cannes, Matthieu Juglar, avocat au barreau de Paris, revient sereinement sur son expérience. Aveugle de naissance, il a réussi à gravir tous les échelons, et affronter les préjugés, pour accéder à la plaidoirie. Un rêve réalisé, mais également un choix fortement rationnel car « à l’oral, nous sommes tous à égalité  ».

Comme lui, beaucoup d’étudiants en situation de handicap ont dû surmonter le parcours du combattant pour réussir leurs parcours universitaires. C’est le cas d’Alexia Rigaud, fraichement diplômée du Capa, et qui vient de rejoindre le pôle Corporate/M&A d’EY Société d’Avocats. Souffrant d’une faible acuité visuelle, consécutive à une malformation congénitale, elle a eu la chance de bénéficier d’un accompagnement spécifique tout au long de ses études : tiers-temps accordé lors des examens et sujets présentés sur des formats plus grands, A4, au lieu du A3 habituel. Cela étant, la jeune avocate a dû demander ce traitement différencié à chaque semestre, durant l’ensemble de ses années universitaires, ce qui à terme provoque une lassitude et un sentiment de gêne.

Désormais, Alexia Rigaud plaide ouvertement pour une simplification de cette démarche administrative. Selon elle, « chaque étudiant doit pouvoir choisir sa profession et accomplir son rêve sans subir le frein du handicap dès la formation ».

Si les étudiants aux besoins spécifiques poursuivent de plus en plus des études universitaires (ils étaient 26.000 étudiants inscrits selon les chiffres du ministère à la rentrée 2016/2017), leur taux de réussite reste bien en deçà de la moyenne nationale. En effet, seuls 20% d’entre eux accèdent au Master, et 0,6% effectuent un Doctorat, contre une moyenne nationale respectivement de 33% et 4,5% de l’ensemble des étudiants. Conséquence mécanique de cette différence, ils sont moins diplômés en nombre, et éprouvent donc plus de difficultés à trouver un travail.

Les juristes en situation de handicap sont sous-représentés dans le monde du barreau.

Le droit, comme toute filière universitaire, ne déroge pas à la règle. Vincent Maurel, Bâtonnier du barreau des Hauts-de-Seine, regrette en effet que « les personnes en situation de handicap soient sous-représentées dans le monde du barreau, et dans le monde juridique en général ».

Manque de moyens...

Ces difficultés, les principaux concernés l’attribuent à un manque de moyens, additionné parfois à un manque de pédagogie et d’empathie du personnel universitaire. En effet, une ancienne étudiante atteinte d’un handicap se souvient d’enseignants réticents à l’idée de lui fournir leurs cours, de peur qu’elle les distribue à ses camarades de promotion. Un autre étudiant souffrant de surdité évoque de son côté la complexité des procédures qu’il a dû entreprendre pour passer l’examen oral sous forme écrite ou accompagné d’un assistant. Face à ces difficultés, ces étudiants peuvent compter sur la solidarité de leurs camarades, qui n’hésitent pas en général à leur fournir les cours.

Répondant à ces critiques, Pierre Croq, président de l’Association des directeurs de l’Institut d’études judiciaires (IEJ), reconnaît un manque de moyens financiers et humains pour accompagner ces étudiants aux besoins spécifiques. A titre d’exemple, le Professeur en droit privé évoque le cas d’une étudiante sourde à l’IEJ Paris II, dont une épreuve orale a nécessité le recours à une traductrice en langage des signes, et donc occasionné un coût financier pour l’institut. Pour remédier à ces lacunes, Pierre Croq appelle à « mutualiser les dépenses entre les universités et à créer des partenariats entre-elles ».

Autre problème soulevé par le président d’association, la difficulté de recenser le nombre d’étudiants aux besoins spécifiques dans une promotion, et a fortiori, dans une université. En effet, un bon nombre d’entre-eux ignore la procédure, et donc leurs droits à des traitements particuliers. De ce fait, ils ont tendance à ne pas se manifester auprès de l’administration. Cette situation s’applique principalement pour ceux dont le handicap n’est pas visible à l’œil nu, comme par exemple ceux qui souffrent de pathologies mentales lourdes.

La tâche de remonter ces situations à l’administration incombe alors aux chargés de travaux dirigés, de par leur proximité avec leurs étudiants. A contrario, les professeurs qui donnent des cours magistraux se retrouvent dans l’incapacité de distinguer ces différences, d’où l’image de manque d’empathie qu’ils peuvent dégager.

Solutions pour améliorer l’insertion dans le milieu professionnel.

Face à ce constat, les étudiants en situation de handicap s’organisent pour s’entre-aider. Des rencontres et des associations à l’instar de Handicapower, fondée par Virginie Delalande, première avocate sourde de naissance en France, servent de forums de discussion et d’encouragement pour les participants [1].

Les legaltech peuvent constituer une opportunité pour ces juristes aux besoins spécifiques.

Aussi, ces juristes aux besoins spécifiques fondent également beaucoup d’espoir sur une numérisation avancée de la justice, ce qui leur permettrait d’intégrer des legaltech. En effet, le quotidien de travail du juriste codeur (professionnel du droit à l’aise avec la technologie) et le recours à des consultations en ligne sont de nature à améliorer leur insertion dans le monde professionnel, puisqu’ils rompent avec le regard préjudiciable et fortement discriminant que peut porter le client sur le physique de ses conseillers.

Sur l’aspect juridique, les étudiants en situation de handicap souhaitent l’amendement d’un des textes qui réglemente l’emploi des salariés handicapés. En effet, celui-ci est trop permissif à leur goût car il « permet » aux entreprises de verser une contribution annuelle à l’Agefiph, au lieu d’accueillir 6% de salariés handicapés (sur un total d’au moins 20 salariés).

Cette requête est également appuyée par Véronique Chapuis-Thuault, vice-présidente de l’AFJE qui estime que « si les juristes se mobilisent, il y a moyen que les textes changent ». Et ce changement, ces étudiants l’espèrent, ardemment...

Nessim Ben Gharbia.
Rédaction du Village de la Justice.

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