Accueil Management Technologies et innovations pour les métiers du droit

Ma plus belle histoire belge ! Le premier Hackathon de l’Incubateur Européen du Barreau de Bruxelles vu de l’intérieur.

Stéphane Baller [1] nous raconte sa folle journée heure par heure au rythme du premier hackathon organisé par l’Incubateur européen du Barreau de Bruxelles au mois de novembre 2018.

Jour 1.

10 h : Rendez-vous dans le plus grand palais de justice du monde !

Après avoir croisé des robes noires tout autour du Palais - à Bruxelles visiblement on se déplace en robe de son cabinet au Palais ! - nous sommes accueillis dans la salle des audiences solennelles de la Cour d’appel du Palais de justice de Bruxelles. L’immense monument impressionne avec son hall de 100 mètres de hauteur.

Les 6 équipes et les individuels avocats, ingénieurs ou étudiants engagés dans ce premier hackathon juridique en Belgique sont reçues par le Bâtonnier Michel Forges, le vice-bâtonnier Pierre Sculier, les Présidents de l’Incubateur européen du Barreau de Bruxelles - Maître Vinciane Gillet, membre du conseil de l’Ordre et le professeur Gregory Lewkowicz de l’Université Libre de Bruxelles (ULB)- pour nous rappeler le contexte de modernisation voulu par les avocats bruxellois, les règles essentielles du Hackathon et décrire le cahier des charges à respecter pour développer une solution de recouvrement de créance.

Nous comprenons que la profession en Belgique vit les mêmes angoisses qu’en France pour son devenir face au digital.

On découvre alors le support de deux avocats experts de la matière – ce qui rassure les Français inquiets, pour certains, de ne pas connaître le droit belge – et le passage obligé de deux disrupteurs, David Restrepo-Amarilles professeur à HEC Paris, et votre serviteur, professeur associé à Paris 2.

L’ambiance bon enfant des équipes déjà prêtes à en découdre, avec sweat-shirt aux couleurs de leur université pour certains, contraste dans la salle du conseil de l’ordre "Art Deco" avec les robes et le sérieux des avocats engagés dans la compétition ou passés en curieux pour le cocktail d’accueil. Et nous comprenons que la profession en Belgique vit les mêmes angoisses qu’en France pour son devenir face au digital, avec une particularité : l’une des équipes sera emmenée par le Dauphin (le Bâtonnier élu) du barreau francophone !

13h30 : En marche vers les anciens grands magasins Merchie-Pède.

Mouvement général escorté par les étudiants d’ULB en cortège vers les Ateliers des tanneurs, lieu retenu pour nos prochaines 36 heures. Anciennement dédiés au négoce du vin et aux grands magasins textiles, ces espaces ont été réaménagés pour devenir un lieu de rencontre tendance (marché bio, expositions, restaurant et espace de co-working), qui allait permettre de passer cette expérience dans les meilleures conditions.

C’est un des premiers enseignements de la participation à cet exercice : l’obligation d’être curieux.

Si certaines équipes comme celle d’HEC Polytechnique ou DL4T Nice sont arrivées déjà constituées avec des compétences juridiques et informatiques, d’autres comme Paris 2 T2DL avaient perdu leur programmeur ou étaient incomplètes. Le premier exercice est alors une bourse aux compétences pour compléter les équipes, voire en créer une avec des personnes qui ne se connaissaient pas 3 heures auparavant et qui vont partager 36 heures intenses de leur vie. Et c’est certainement un des premiers enseignements de la participation à cet exercice : l’obligation d’être curieux, de dépasser sa timidité, de se faire acheter mais aussi la bienveillance, l’ouverture et l’accueil par les habitués de ce type d’exercice !

Avec l’aide des organisateurs, les 6 ilots de travail sont constitués, avec au moins un ingénieur par table. Installation, branchements internet, post-it pour brainstorming, paper-board, sucreries, petits gâteaux, sac de couchage… tout est organisé pour le confort des 24 heures à venir avec salle de repos attenante à l’espace de travail, douches, bar à café, thé vert et softs en attendant pizza et autres nourritures geeks du soir !

14h10 : Les équipes démarrent.

Il n’y a pas qu’en France où l’on a un peu de retard mais sur 24 heures on peut se demander l’impact de ce délai que personne ne remarquera jusqu’au lendemain ! Les équipes, qui ont reçu une bible de plus de 100 pages pour tout savoir sur le recouvrement de créances et ses spécificités en Belgique, commencent à se répartir les tâches dans la phase d’analyse avant de commencer à imaginer leur projet dans un brouhaha et une excitation qui, si elle doit durer les 24 heures, va nous épuiser comme dans un salon professionnel.

16h : Premier passage des experts.

Si les propositions ont été faites dès 15 heures par nos confrères experts en recouvrement de créances pour répondre aux questions techniques que pouvaient se poser les équipes après lecture de l’excellente documentation fournie par les organisateurs, ce n’est que vers 16 heures qu’ils ont pu procéder aux premières consultations. Et souvent les questions concernaient plus leur métier, leur pratique et leurs souhaits pour être plus efficient dans leurs procédures de recouvrement des créances que la technique en elle-même déjà maîtrisée par certaines équipes accueillant des avocats belges, même si ce n’était pas leur spécialité.

17H30 : Première crise ?

Est-ce le lever à l’aube pour attraper le train de 7h25 ou le passage des disrupteurs qui va débuter à l’heure des choix à réaliser par les équipes pour lancer leurs développeurs sur les réalisations techniques … mais nous assistons en direct au premier passage difficile de ces 24 heures avec les premiers doutes, les premières discussions un peu vives sur l’idée et les options à prendre, les réunions groupées autour du paper board, les réunions isolées dans des espaces un peu à l’écart.

Premier passage difficile de ces 24 heures avec les premiers doutes, les premières discussions un peu vives sur l’idée et les options à prendre.

Autre facteur de pression involontaire de l’équipe organisatrice qui annonce la possibilité de se connecter pendant 30 minutes avec un expert du développement entre 19 heures et 21 heures auquel pourront être exposés en 60 secondes le projet, les challenges techniques identifiés, les solutions retenues et les difficultés envisagées, ce qui oblige déjà à une certaines structuration du projet. Doit-on y aller et à quelle heure ?

18h : Enfin on disrupte !

Après avoir tenté ma chance avec l’ensemble des groupes, commence le parcours qui se finira avec la dernière équipe à…23 heures 30 ! L’exercice est délicat puisque les équipes doivent vous présenter leur idée, leur proposition à valeur ajoutée, leur modèle et par vos questions vous pouvez déstabiliser la construction sur laquelle les développeurs ont déjà commencé à travailler. Vous devez aussi respecter l’originalité de chaque projet et agir en coach sans influencer la prise de décision.

Première expérience avec le boss qui vous présente l’arbre de décision d’un avocat en matière de recouvrement de créance avec toutes les étapes renseignées dans une logique de menus déroulants qui montre l’excellence opérationnelle retenue comme objectif et le digital comme outil de productivité pour l’avocat. Je valide ainsi ma compréhension de la documentation fournie par les organisateurs et complète avec les instruments de recouvrement européens ou internationaux, ce qui n’est vraiment pas ma spécialité. Mais l’échange s’oriente vers l’ouverture de la solution pour améliorer l’expérience client, le prolongement de la solution pour alimenter les états de gestion du cabinet : à chaque axe de discussion l’un des membres de l’équipe nous rejoint, contribue à la discussion et immédiatement les développeurs sont appelés pour intégrer ces éléments. Équipe redoutable !

Deuxième groupe avec une solution extrêmement intelligente, intellectuellement et techniquement complexe, mais qui butte sur un accès à la data insuffisant. Discussion sur la data, les moyens alternatifs, la possibilité pour les avocats de participer au projet dans le respect de leur limites déontologique, l’anonymisation des données… pour faire évoluer les données et challenge à résoudre entre les data-scientistes qui veulent de la data qui n’existe pas, pour nourrir leur solution qui existe, et des juristes qui, techniquement, sont séduits par la solution d’aide à la décision sur laquelle ils travaillent, et parient sur l’ouverture de la data. Le compromis sera intéressant !

Troisième groupe, une solution très rationnelle de regroupement de tous les instruments nécessaires au travail de l’avocat en matière de recouvrement de créance avec la volonté de permettre au conseil de garder la main sur toutes les étapes : une nouvelle fois l’intégration de l’expérience client, la prise en compte des modalités de règlement amiable, l’amélioration de l’efficience opérationnelle avec la mise en état des dossiers pour permettre de les plaider ou les négocier. Leur solution sera comparée à celle du premier groupe : à voir si le caractère moins systématique séduira.

Quatrième groupe avec une majorité de jeunes avocats belges, un univers très humaniste dans l’approche et la volonté de renverser la traditionnelle vue de la défense à tout prix du créancier pour intégrer le débiteur dans l’approche. Une discussion pour la première fois avec l’ensemble de l’équipe sur la segmentation, sur l’usage, sur ce qui est le travail de l’avocat, ce qui ne l’est pas, sur ce que peut faire le client, sur son éducation autant d’éléments pour renforcer l’expérience client. Je suis déjà curieux du résultat et du pivot à réaliser pour avoir une solution très originale.

Cinquième groupe avec un binôme techno/droit expérimenté et complice, une idée très structurée, très documentée et aboutie sur un micro-marché, sauf que, à la fin du pitch de présentation, on n’a pas envie d’acheter et on se demande l’utilité de la démarche ! Alors on ose le dire, et commence le débat sur l’argumentaire commercial, la démonstration de la valeur apportée, la perception par le marché. Bien travaillé sur la partie commerciale cela peut convaincre !

23h30 : Le disrupteur disrupté !

Enfin le dernier groupe pour finir en beauté : alors que nous avons compris que le barreau belge est comme en France mal à l’aise par rapport au digital même si le futur bâtonnier est dans la salle pour montrer le futur, que les solutions proposées seront soumises aux votes des 8.000 avocats du barreau de Bruxelles, les provocateurs créent … une legaltech.

Dans un pays qui comporte peu d’acteurs locaux sur le marché, l’équipe créé une solution avec la volonté pour le créancier qu’il puisse faire lui-même le travail de collecte des pièces et de mise en état du dossier de recouvrement en étant assisté, renseigné, éduqué et ne rentre en contact avec l’avocat qu’une fois ce travail réalisé, l’avocat pouvant se sentir dessaisi d’une partie du service actuellement fourni ! Et pour apaiser les foules, un dispositif de notation des créanciers mais aussi des avocats par les clients pour disposer d’une antériorité de comportement des créanciers et garantir la qualité de service ! Question disruption, l’équipe avait de l’avance sur son marché.

Discussion autour de la manière de présenter la solution pour la rendre achetable par des avocats, approfondissements sur la déontologie, justification du système de notation, recherche d’une possibilité d’association des avocats à la solution nous ont retenus pas moins d’une heure. Ce serait drôle d’assister à la naissance de la première coopérative d’avocats !

Et les premiers concurrents de rejoindre leurs dortoirs respectifs, les filles d’un côté et les garçons de l’autre, avec bien entendu un distrait pour animer la torpeur de la nuit qui s’installe.

1h30 : Les organisateurs refont le monde.

Tout au long de la journée l’activité sur les réseaux sociaux pour faire de cet évènement un pivot pour le barreau Belge a été intense et c’est le moment du premier bilan pour les organisateurs réunis avec les étudiants de l’ULB qui ont accompagné par leur prévenance les participants tout au long de la journée. On pense déjà à la prochaine édition, on parle du sujet, on revit l’aventure depuis le premier jour, on parle de ce marché incroyable qui réunit les générations autour de la passion du droit et de son accessibilité… et on prépare les tours de garde, on revoit le planning du lendemain, on relance les invités.

4h30 : La nuit des développeurs.

La nuit est pluvieuse, Bruxelles endormie, mais déjà les projets ont pris forme.

Si les avocats d’affaires parlent de leurs nocturnes, que dire des développeurs ! A cette heure, dans l’immense salle silencieuse, 5 développeurs travaillent casque sur la tête, imperturbable à coder. Un chef d’équipe commence à rédiger le dossier technique de synthèse qui sera rendu le lendemain à 14 heures, par solidarité avec son codeur, pour vivre l’évènement à fond, pour se dépasser, pour attendre la relève à 5h30. D’autres équipes ont préféré l’hôtel aux lits de camps, le juriste aimerait son confort ? La nuit est pluvieuse, Bruxelles endormie, mais déjà les projets ont pris forme, les premiers écrans d’application sont visibles, les tâches sont planifiées jusqu’au lever du jour.

Jour 2.

9h30 : Bienvenue dans la ruche.

Alors que l’effervescence du marché bio anime les abords de la halle, vous pénétrez dans cette salle, si bruyante la veille à 15h, dans un silence religieux. Alors que les groupes étaient jusqu’alors restés proche de leur ilot de travail, tous les participants sont allés rechercher un endroit calme et de concentration pour contribuer aux tâches qui leur ont été confiées. Seuls, les développeurs n’ont pas bougé depuis la veille. Vous n’osez pas déranger et vous vous posez dans un coin pour vous aussi travailler. Seule agitation, la photo de groupe qui sera utilisée pour présenter les équipes à partir de 14h30 et redonne le sourire aux visages graves de concentration, et l’aménagement de la salle pour disposer le jury et installer l’équipe vidéo qui filmera les présentations.

12h : Madame est servie.

Annonce des organisateurs : le buffet est mis en place et si vous souhaitez aller vous restaurer… et personne ne bouge concentré qui sur la rédaction de la notice technique, qui sur la présentation et les slides de support, qui sur les dernières lignes pour pouvoir faire fonctionner l’application en direct ou en faire une vidéo ou des copies écrans. Quelques binômes s’évadent pour se restaurer et rapporter aux équipes des assiettes qui restent en l’état jusqu’à 14 heures.

14 h : Les jeux sont faits.

Remise des clefs USB, arrivée des membres du jury, des avocats du barreau de Bruxelles venus pour assister aux présentations avec curiosité. Ceux qui vont présenter sont anxieux. Ceux qui seraient libérés vont se restaurer sur le pouce, mais sont finalement aussi inquiets de la présentation à venir et de leur avenir laissé entre les mains de leur porte-paroles deux représentants de leur groupe qui ont 10 minutes pour convaincre des avocats, des huissiers, des enseignants, des Belges, des Français, des modernes et des anciens,… des représentants de la communauté du droit.

14h30 : Place aux pitchs.

Les présentations de 10 minutes s’enchainent suivies par 5 minutes de questions du jury de 13 personnes - 7 avocats / 6 enseignants - et un maître des horloges rigoureux. Des présentations très professionnelles, scénarisées, plaidées, avec des démonstrations qui placent la barre haute dès les premières minutes. Des binômes juristes et techniciens aux styles parfois contrastés. Des présentations que l’on aurait aimé voir en entier mais ou seuls quelques slides ont été exploités. Des présentateurs fébriles qui lisent un peu leur papier. Des développeurs qui nous font rire. Des bateleurs qui manquent de disparaître de la scène. Des arguments commerciaux qui vont jusqu’à la tarification. Des slides de professionnels ou des présentations qui montrent que Powerpoint n’est pas assez enseigné à l’Université. Des équipes qui montent sur scène pour les questions soudées et savent se présenter. D’autres, où malgré 24 heures passées ensemble vous sentez que la cohésion n’est pas à son maximum. Mais tous avec la fierté du travail accompli et le bonheur des applaudissements.

16 h : Le délibéré.

On ne peut raconter le délibéré, si ce n’est dire que je ne pouvais voter/commenter la performance de l’équipe de Paris 2. Cependant la méthode retenue a été celle classique du tour de table afin d’identifier les 3 lauréats, puisque nous n’avions pas de classement à réaliser, sur la base des critères d’originalité, de qualité du prototype, de faisabilité technique, de qualité de la documentation et de qualité de la présentation.

Et très vite pour les deux premiers un consensus s’est dégagé car la présentation comme l’idée et la solution technique proposées ont convaincu sans discussion. Puis le guide pour le vote final a été l’innovation combinée à l’apport original pour la profession. Et chacun en fonction de son expérience, de révéler son positionnement sur l’échelle digitale, sur la vision de la profession d’avocat, sur l’organisation et la performance d’autres acteurs du recouvrement, voire leur avancée par rapport aux avocats avant de glisser son bulletin dans l’urne et identifier la troisième équipe sans discussion.

17 h : La remise des prix.

Certainement le moment le plus difficile : l’explosion de ceux qui sont appelés à monter à la tribune et laissent aller leur joie. La tristesse de ceux qui ne seront pas célébrés et ne comprennent pas forcément ou voudraient refaire leur présentation.

Comme les marathoniens, être finisher, c’est déjà pour chaque participant devenir quelqu’un de différent qui a vécu une véritable odyssée.

Sentiment d’autant plus injuste que l’ensemble des idées étaient brillantes et auraient pu être récompensées comme vous le verrez dans la libre analyse des projets ci-après. Mais il n’y avait que trois places et malgré les 24 heures d’investissements tout le monde ne serait pas récompensé...

Quoique ? Il reste l’aventure humaine de ce travail par équipe qui oblige à faire corps derrière son projet, à adopter et découvrir des personnes que l’on aurait peut-être jamais rencontré, à s’entraider et être solidaires dans la victoire comme dans l’infortune. Et surtout, un peu comme les marathoniens, être finisher, c’est déjà pour chaque participant après cette expérience, devenir quelqu’un de différent qui a vécu une véritable odyssée grâce… au recouvrement de créances belges !

On recommence quand ?

Découvrez les photos de cet évènement, et le récit d’un des teams lauréats ici.

Stéphane Baller

Recommandez-vous cet article ?

Donnez une note de 1 à 5 à cet article : L’avez-vous apprécié ?

10 votes

Notes :

[1Associé du cabinet d’avocat EY et Co-directeur du DU Transformation Digitale du Droit & Legaltech.