Manuela Ciuruc
Juriste-linguiste, traductrice professionnelle

 
Guide de lecture.
 

Traduction du contenu juridique - le juste milieu entre la rigueur intellectuelle et les impératifs commerciaux.

Faudrait-il toujours imposer les principes de qualité en traduction juridique en tant qu’indépendant, lorsque votre collaborateur direct n’y semble pas intéressé ?

Par Manuela Ciuruc, Juriste-linguiste et traductrice professionnelle

Un bon nombre de juristes-linguistes qui ont choisi la voie de la traduction spécialisée exercent dans des structures institutionnelles, dont les processus sont encadrés et constamment améliorés. Certains ont choisi, pourtant, de pratiquer ce métier en libéral, pour des motifs propres à chacun : besoin de liberté ou intolérance à la hiérarchie (c’est comme l’intolérance au gluten, parfois on la découvre au cours de la vie), manque d’opportunités ouvrant l’accès à des postes institutionnels, activités supplémentaires. J’oserais dire, pour avoir fait les deux expériences, que le travail en tant qu’indépendant est beaucoup plus difficile, car c’est un combat perpétuel pour imposer aux collaborateurs une vision correcte des tâches concrètes et des compétences d’un traducteur professionnel.

Sur le vaste marché de la traduction, en tant que traducteur libéral, vous êtes un professionnel-produit, avec une vitrine sur la rue. Les choses sont assez simples : un client, le plus souvent une agence, vous contacte en vous demandant de traduire (si possible en urgence) un texte à portée juridique/judiciaire. Comme tout professionnel averti, vous avez une réflexion en amont et vous cherchez à mettre le cadre de votre tâche. Cette rigueur intellectuelle se heurte souvent aux particularités du circuit de sous-traitance et au manque de suivi des projets, qui perdent sur le chemin beaucoup d’informations.

La qualité des documents livrés au client, le contenu adapté à la finalité concrète (souvent ignorée par le traducteur), les informations transmises pâtiront certes de ce manque de rigueur. Ces conséquences seront mesurées au cas par cas, votre responsabilité pouvant être mise en cause. Mais ce qui est encore plus terrible, car il s’agit d’un effet à long terme et difficile à enrayer, c’est l’impact global sur l’image de la profession et de la spécialisation des traducteurs.

Toutes ces frustrations intellectuelles, le sentiment d’évoluer sur un marché qui n’est pas préparé aux normes de qualité dans la traduction juridique (telles que définies, pourtant, à la fois dans les documents officiels des organisations internationales que dans la traductologie juridique qui est de plus en plus riche) débouchent sur le découragement des juristes-linguistes de s’engager dans une carrière indépendante, qui demande tant de compétences croisées, d’investissement personnel et de connaissances. C’est la porte ouverte au dilettantisme que nous constatons souvent, rien qu’à lire sur les profils de nombreux traducteurs : spécialisé dans le domaine juridique.

Vous ne pouvez pas imposer aux agences de bien gérer leurs projets en appliquant les règles que vous avez apprises à l’école. Vous n’allez évidemment pas expliquer à chaque fois la théorie de « l’absence de référents opératoires universels » et ses effets dans la pratique de la traduction.

Cependant, il est toujours possible de respecter vos standards professionnels et de contribuer ainsi à une meilleure compréhension de la spécialisation des traducteurs par les chefs de projet non-initiés ou les esprits marchands peu scrupuleux.

J’aime les cas pratiques, je vous livre donc trois petites histoires vraies pour illustrer l’impact des instructions liées à la stratégie de traduction et à la terminologie :

1. Une agence me demande de passer un test de traduction juridique en vue d’une collaboration de longue durée. La langue source et la langue cible appartiennent à deux systèmes de droit différents. Je demande si je peux appliquer ma propre stratégie de traduction (en expliquant brièvement quelques principes, qui consistent à respecter chaque système juridique et à ne pas adapter les termes s’il existe un risque de confusion). Le gestionnaire de projet me dit : vous êtes libre de vos choix.
Je livre le test avec les arguments détaillés pour chacun de mes choix.
Le test est rejeté pour le motif suivant : les termes équivalents ne sont pas adaptés. La correction a été probablement confiée à un non-juriste qui ne partage pas la même approche que moi.
Inutile de dire que la perte de temps aurait pu être évitée par la transmission d’un bref document avec des instructions simples. Traduire, par exemple, charge sheet et indictment par « réquisitoire » ne me paraît pas correct en tant que juriste, mais je peux l’accepter.

2. Une agence me contacte pour la traduction d’un texte qui implique beaucoup de noms d’institutions, de documents administratifs spécifiques qui n’existent évidemment pas dans le système cible.
Je demande si le client a envoyé des instructions spécifiques pour ces cas, vu les différentes possibilités que j’énumère pour être claire : reprendre les termes en langue source et donner la traduction entre parenthèses, donner la traduction et mentionner les termes originaux entre parenthèses ou garder une seule version.
Le gestionnaire du projet me répond : si vous ne savez pas comment procéder, consulter les bases de données en ligne, il existe plein de ressources pour la traduction juridique !

Dans ce cas, à l’absence des règles définies à l’intérieur de l’agence s’ajoute une incompréhension totale de la question du traducteur méticuleux qui veut s’assurer que le document répond à sa finalité et que son approche sera validée par le client. La réaction du gestionnaire du projet prouve que le processus d’analyse en amont de la traduction est mal compris, voire mal vu par nos interlocuteurs qui pourtant sont censés gérer le projet. Gestion qui se résume souvent à la transmission/réception des fichiers. Cette situation est encore pire dans le cas des agences moins rigoureuses qui changent des collaborateurs d’un mois à l’autre.

3. Une agence me demande de traduire une vaste documentation à utiliser par les travailleurs d’un pays X qui seront détachés dans le pays Y (un mélange de normes propres au droit du travail et de règles internes de SST). Le chantier du pays Y utilise un langage spécifique, avec des termes étroitement liés aux panneaux/affiches sur le chantier et aux process/fonctions/rôles internes.
Je demande au chef de projet si les ouvriers vont travailler sur le chantier Y avec des responsables locaux ou étrangers et dans ce dernier cas, si le client a déjà analysé l’impact de ces traductions sur les instructions de travail, qui devraient être en accord avec le langage concrètement utilisé par les chefs d’équipe, les chargés de travaux.
Le chef du projet contacte le client final, qui nous remercie et reconnaît ne pas avoir réfléchi à tout cela ; il me demande des suggestions et ensemble nous fixons la meilleure stratégie de traduction qui est ensuite diffusée à tous les traducteurs des équipes mixtes.

J’ai évidemment laissé pour la fin cet exemple de collaboration réussite et de parfaite compréhension des enjeux, tant de la part du client que du chef de projet.

Les exemples ci-dessus montrent une réalité incontestable : poser des questions implique l’hypothèse que votre chef de projet connaît les bases et les principales problématiques de la traduction. Quelques connaissances en gestion de projet appliquée à la terminologie lui seraient utiles…Hélas ! dans 70% des cas, vos interlocuteurs sont des personnes issues des écoles de commerce qui en plus d’une assurance à tout épreuve, ont une fâcheuse tendance à considérer que travailler vite, sans réfléchir et sans poser des questions est l’avenir du métier…de tout métier.

Vous êtes souvent le seul à comprendre les enjeux et à en envisager les conséquences.
Les jeunes traducteurs seront surpris de découvrir (comme moi il y a des années) que même certaines entreprises d’une grande envergure dont les documents contractuels, juridiques ou techniques sont traduits en plusieurs langues n’ont pas une équipe dédiée ou passent d’une agence à l’autre facilement et sans assurer aucun suivi terminologique.
Je félicite les quelques agences (je dirais à peine 10% du total) qui ont pris le soin de rédiger des documents internes qui traitent des questions de qualité en traduction, en définissant des principes de travail et des ressources terminologiques ou linguistiques fiables/acceptées/recommandées.

Voici quelques suggestions tirées de ma propre expérience (à lire mes erreurs), en attente de vos autres idées et recommandations :

- Partez du principe que le plus souvent, les chefs de projet ne sont pas formés à la traductologie/terminologie en général et à la traductologie/terminologie juridique plus particulièrement ; leur enjeu est commercial, ce qui ne peut pas leur être reproché, car c’est pour cela qu’ils ont eu le poste ; vous êtes donc le professionnel censé analyser et porter le projet, avec les contraintes de temps et d’accès aux informations ;

- Demandez d’emblée quel est le destinataire du document ou au moins la finalité et s’il existe des exigences particulières du client ; assurez-vous que cet échange est par mail, pour vous servir de référence en cas de litige ;

- Il vaut mieux ne pas formuler votre demande d’instructions disons « traductologiques » sous la forme d’une question, car cela peut donner l’impression que vous ne savez pas quoi faire, donc :
- prenez le temps de rédiger un document soigné qui contienne en deux pages, pas plus, votre stratégie de traduction selon les catégories de documents et les principales ressources à l’appui ;
- dans ce document, indiquez surtout : comment traiter les adresses/les institutions/les documents spécifiques à un système ; comment traduire les concepts juridiques dont le contenu en droit source n’équivaut pas, en tout ou partie, à celui d’une notion en droit cible ; quelles règles appliquer selon le type de document, la finalité et le destinataire du contenu ; comment signaler une erreur manifeste dans le texte source ;
Selon vos domaines, vous pouvez avoir un petit document pour chacun d’entre eux. Cela vous aide à avoir une véritable réflexion sur votre travail ; au fur et à mesure, vous enrichissez et améliorez ces vade-mecum.
Après tout, vous êtes une entreprise à vous tout(e) seul(e) et vous créez vos documents internes.

- Envoyez à chaque fois ce document en disant qu’en absence d’instructions, vous appliquerez cette approche ; utilisez une formule de type : « veuillez noter » « je vous prie de noter » « je fais cette précision » ;

- Mettez-vous d’accord avec l’agence, en cas de révision, sur la définition qu’ils ont de « l’erreur de traduction » : pour ne pas perdre du temps, vous pouvez également leur indiquer brièvement dans le message de confirmation, que toute correction basée sur une approche différente de la stratégie de traduction/ de la terminologie juridique bilingue n’est pas une erreur ; par exemple, pour la paire anglais-français, deux grandes écoles : la traduction au sein des institutions européennes et la traduction (inspirée de la co-rédaction) au Canada ;

- Si votre traduction est révisée et que vos choix ne sont pas validés, suggérez quand même poliment à l’agence d’améliorer son processus interne en intégrant à sa gestion la transmission des lignes directrices en accord avec les réviseurs ; vous pouvez en effet suivre les instructions d’une autre personne qui ne correspondent pas à votre approche, à condition de les connaître avant !

- Si vous avez averti en amont votre chef de projet sur vos règles et que des modifications importantes sont demandées ensuite (à moins qu’il s’agisse des erreurs de votre part), demandez un nouveau calcul de votre bon de commande, ne vous laissez pas faire ;

- Lorsque vous rencontrez un terme qui pose vraiment un problème pour le lecteur, n’hésitez pas à mettre votre note en bas de page en argumentant votre choix, après tout vous êtes un rédacteur secondaire du document ;

- Montrez tout le temps une rigueur plus grande que le chef de projet lui-même, disséminez et imposez les bonnes pratiques du métier, cela va toujours finir par payer !

Manuela Ciuruc
Juriste-linguiste, traductrice professionnelle

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