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L’avocat créateur de legaltech : l’exemple de La Fabrique Juridique.

Créer une legaltech, oui, mais comment ? En effet, si certains professionnels se lancent dans l’aventure, la démarche n’est pas toujours aisée ! Gestion d’une seconde activité, confrontation à des compétences que l’on ne maitrise pas ou peu, sans compter la dimension technologique du projet... mais concrètement, comment s’organiser ? C’est ce qu’a accepté de nous expliquer Clémence Michaud, avocat et co-fondatrice de La Fabrique Juridique.

Clarisse Andry : En tant que professionnelle du droit, qu’est-ce qui vous a motivé à participer à la création d’une legaltech ?

Clémence Michaud : Ayant prêté serment au Barreau de Bordeaux il y a maintenant deux ans et demi, et exercé tout d’abord en tant que collaboratrice dans un cabinet « traditionnel », j’ai rapidement pu constater que la profession d’avocat était en pleine mutation et qu’il fallait s’adapter à une société de plus en plus digitalisée.
Contrairement aux décennies passées, le justiciable d’aujourd’hui ne se contente plus de faire aveuglément appel à un avocat pour gérer ses problèmes. Il compare les prestations des différents professionnels du droit, consulte des forums juridiques afin de trouver lui-même des réponses et recherche une solution efficace, rapide et à un prix raisonnable. C’est en observant ces nouveaux comportements que j’ai décidé de créer une legaltech, afin de répondre aux besoins des utilisateurs et de développer ma clientèle.

« Le justiciable ne se contente plus de faire aveuglément appel à un avocat pour gérer ses problèmes. »

Comment s’est concrètement déroulée cette création ? Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?

J’ai eu l’idée de cette création en participant à une formation sur les nouveaux modes d’exercice de la profession d’avocat. Le sujet des legaltech a rapidement été abordé, l’intervenant précisant que très peu de plateformes avaient été conçues par des avocats alors qu’ils sont pourtant les premiers concernés par cette nouvelle façon de faire.

Ne disposant pas des compétences techniques nécessaires à la création d’une legaltech et à son développement, j’ai alors fait appel à deux diplômés d’écoles de commerce et à un entrepreneur chevronné afin de m’accompagner dans cette aventure. Rapidement, deux confrères se sont joints à moi, persuadés que le concept allait fonctionner. C’est ainsi qu’est née La Fabrique Juridique.

Deux difficultés sont apparues dès le lancement de la plateforme : l’une tenant à la création du site internet lui-même et à la difficulté de trouver des web designers compétents en la matière, l’autre tenant à l’état d’esprit du Barreau français, globalement assez réfractaire aux innovations, même si les mentalités sont actuellement en train de changer sur ce point.

Votre équipe est composée de profils très différents : pour un avocat, créer une legaltech implique nécessairement une pluriprofessionnalité des associés ?

A mon sens, oui. En tant qu’avocat, j’aspire à me consacrer pleinement à ma profession sans avoir à gérer la partie business development pour laquelle je n’ai aucune compétence et aucun attrait. Je contrôle donc tout ce qui concerne le juridique pendant que mes associés gèrent le reste. De cette manière, chacun agit dans son domaine de compétence et je peux me consacrer à mon cabinet « physique » tout en exerçant pour ma legaltech.

« Je contrôle tout ce qui concerne le juridique pendant que mes associés gèrent le reste. »

Est-il facile de concilier l’activité d’un cabinet avec la création d’une telle activité en parallèle ?

Lancer son cabinet individuel n’est pas chose aisée, mais le faire en parallèle de la création d’une legaltech est une véritable épreuve de force, d’où la nécessité de s’entourer d’associés de confiance ! Pour concilier les deux activités, il n’ y a pas de secret : il faut être prêt à s’investir à 200% et travailler deux fois plus. Cela demande beaucoup de sacrifices, mais l’aventure en vaut la peine, sans aucun doute !

Quels vont être les défis de la Fabrique Juridique dans les prochains mois ?

Afin de développer la plateforme et de répondre aux besoins de nos utilisateurs, La Fabrique Juridique entend prochainement recruter un Chief Technical Officer (un directeur technique, ndlr) et achever la V2 de son site. Une fois ces deux étapes franchies, nous étendrons peut-être notre activité à d’autres domaines du droit. En parallèle nous comptons nous investir sérieusement dans l’incubateur du Barreau de Bordeaux, qui nous a fait l’honneur de nous accepter au sein de ses membres actifs.

Quel sera votre rôle/vos missions au sein de l’Incubateur du Barreau de Bordeaux ?

Mon rôle au sein de l’Incubateur du Barreau de Bordeaux est relativement simple : il s’agit de partager mon expérience avec les confrères intéressés et de leur montrer qu’un avocat peut être un bon juriste tout en développant ses compétences entrepreneuriales.
Bien qu’étant voués à fonder nos cabinets et donc à gérer ceux-ci comme de véritables sociétés, en tant qu’avocats nous ne disposons d’aucune formation afin de nous apprendre à le faire. Beaucoup d’entre nous s’improvisent donc chefs d’entreprises sans en avoir les compétences, au risque de ne pas savoir comment pérenniser leurs cabinets ou leurs legaltech.

Le partage d’expérience est un bon moyen pour expliquer aux confrères qui souhaiteraient se lancer quelles difficultés ils peuvent rencontrer dans l’entrepreneuriat et quels pièges ils doivent éviter. C’est également une manière de dédiaboliser la digitalisation de notre profession et de changer les mentalités sur ce point, l’ère numérique ne devant pas être vue comme un recul déontologique mais plutôt comme une chance de développer notre clientèle et de contrer les legaltech « non éthiques » ne faisant appel à aucun avocat et faisant courir d’importants risques juridiques à leurs utilisateurs.

Si vous aviez un seul conseil à donner à un avocat qui souhaite créer une legaltech, quel serait-il ?

« Il est impératif de bien savoir s’entourer et donc de choisir ses associés avec attention. »

Il est impératif pour un avocat qui souhaiterait se lancer dans la création d’une legaltech de bien savoir s’entourer et donc de choisir ses associés avec attention. Notre profession étant déjà particulièrement prenante, il ne s’agit pas d’amplifier ce phénomène en voulant gérer à tout prix des domaines que nous ne maîtrisons pas comme l’élaboration d’une plateforme digitale ou la mise en place de stratégies commerciales.

Chacun doit pouvoir se concentrer sur son cœur de métier afin de gagner du temps, ou du moins de ne pas en perdre, et d’assurer aux utilisateurs un service de confiance et de qualité. En agissant ainsi, l’avocat fondateur est parfaitement en capacité de gérer à la fois son cabinet et sa legaltech sans avoir à négliger l’une ou l’autre de ses activités.
Il me semble que ce point est crucial, à la fois pour l’avocat qui exerce bien souvent son métier avec passion et ne souhaite pas se disperser et pour l’utilisateur qui doit pouvoir faire appel à un professionnel du droit exclusivement voué à son métier.

Interview initialement publié dans le Journal du Village de la Justice n°85

Propos recueillis par Clarisse Andry
Rédaction du Village de la Justice

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