Benoît Rolland de Ravel
Juriste
Coach fondateur du cabinet de coaching ProSense

 
Guide de lecture.
 

Avocat et coaching : une relation paradoxale (1/2) ?

Partie 1 : Pourquoi les avocats sont les moins susceptibles d’aller voir un coach...
Retrouvez ici la partie 2 : Alors qu’ils font partie de ceux qui en ont le plus besoin !

« La richesse d’une personnalité se mesure à l’importance de ses contradictions. »

Cette phrase, prononcée par un haut fonctionnaire lors d’un de mes stages en administration, m’a toujours laissé perplexe. Mais si elle s’avère fondée, et si l’on procède à une personnification de la profession d’avocat, alors on peut dire que cette dernière est dotée d’une personnalité d’une très grande richesse !

Ainsi, cette profession semble marquée par de nombreux paradoxes. En guise d’exemple, peut être cité le décalage entre l’image que l’opinion publique a du niveau de vie des avocats et la réalité (cf. l’image d’Epinal de l’avocat qui gagne très bien sa vie alors que le rapport sur l’avenir de la profession d’avocat [1] montre que le salaire mensuel net médian lors des premières années d’exercice s’élève à environ 2.000 euros en province et un peu plus à Paris).

Peut être évoquée également la place que tient la plaidoirie dans l’imaginaire collectif par rapport à la place qu’elle occupe dans le quotidien d’une grande partie des 70.000 [2] avocats français.

Un autre paradoxe, et non des moindres, est le rapport qu’elle entretient avec les métiers de la relation d’aide/d’accompagnement, notamment le coaching.

Cette relation est en effet empreinte de contradictions. Ainsi, pour certaines raisons, développées dans les lignes qui vont suivre, il s’avère que les avocats sont les moins susceptibles d’aller voir un coach alors qu’ils font pourtant partie de ceux qui en ont le plus besoin. Le présent article n’abordera que le premier aspect. Le second aspect fera l’objet d’un second article.

Pourquoi les avocats sont les moins susceptibles d’aller voir un coach...
 
La culture du « No pain no gain » (ou « souffrançocratie ») difficilement compatible avec l’idée même de se faire aider.
 
Dans la profession d’avocat domine la croyance selon laquelle le travail, conformément à son étymologie latine -travail vient de tripalium, un instrument de torture à trois pieux-, est synonyme de souffrance. Alors qu’en la matière, d’autres croyances existent à l’image de celle illustrée par une citation bien connue de Confucius (philosophe chinois né au VIème siècle avant JC) :
« Choisis un travail que tu aimes et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie ».

Croyance dominante ne signifie pas croyance unique (ou monopolistique). Il est donc possible que certains avocats (ou plus globalement certains barreaux) ne se retrouvent pas dans ces quelques lignes.

Pour illustrer le poids de cette croyance dominante dans le monde des avocats, différents exemples peuvent être donnés. Ainsi, tout d’abord, l’interview [3] d’un avocat d’un cabinet d’affaires anglo-saxon peut être mentionnée. Ce dernier, en une heure et demie d’interview, décrit son parcours professionnel comme un enchaînement de périodes où chacune d’elles est plus difficile que la précédente et où la souffrance occupe une place très importante.

Ainsi, en plus de préciser qu’il se retrouve totalement dans la formule de Jean Monnet :
« Rien n’a jamais été facile dans ma vie » - il ajoute notamment :
« Le monde économique m’intéresse beaucoup et à partir du moment où on a cette passion-là, le goût de la mission, on se sent investi d’une mission, oui, on est prêt à accepter des souffrances équivalentes à celles des métiers que j’ai cités. Que ce soit l’avocat pénaliste qui va voir son client à Fleury-Mérogis, le médecin qui opère toute une nuit ou un soldat qui va se battre sur un front à l’étranger. »

Les propos d’une autre avocate [4] évoluant dans un cabinet français de grande taille abondent dans le même sens :
« On a un truc en France, avec notre éducation, on est persuadé au début qu’on doit souffrir pour réussir. Mais en fait, non. On peut parler, on peut se dire les choses. Et puis il y a des choses qui ne doivent pas être négociables. »

Cette croyance, selon laquelle il est normal de souffrir au travail, agit comme une barrière mentale à tout souhait d’évolution, prérequis nécessaire à tout engagement dans une démarche d’aide au changement telle que le coaching. En effet, comment est-il possible de chercher une chose dont on a la certitude qu’elle n’existe pas (en l’occurrence une activité professionnelle qui ne soit pas source de souffrance) ?

L’esprit très cartésien des avocats peut rendre ces derniers réticents à s’engager dans une démarche de coaching qu’ils peuvent juger comme peu rationnelle.

La formation des avocats, en particulier leurs études à l’université, est essentiellement centrée sur l’acquisition d’un stock de connaissances (hard skills), ainsi que sur l’acquisition d’un mode de raisonnement très rigoureux (le syllogisme, etc.) qu’on pourrait qualifier de cartésien.

En se basant sur la théorie des intelligences multiples d’Howard Gardner, on peut dire que cette formation développe essentiellement deux types d’intelligence (linguistique et logico-mathématique) sur les neuf identifiés. En particulier, concernant notre sujet, deux types d’intelligence sont délaissés, à savoir les intelligences intra-personnelle et interpersonnelle. Quand on parle de soft skills, on fait généralement référence à ces deux composantes de l’intelligence.

De plus, le fait que ces années d’études puissent être marquées par un niveau élevé de compétition (notamment en raison du faible nombre de places pour certains Master II) et un faible niveau de coopération (peu de travaux de groupe en comparaison de la pratique à Sciences Po ou en école de commerce) ne prédispose pas les avocats à percevoir favorablement tout élément moins cartésien telles que le sont les soft skills (intelligence relationnelle, communication non violente, etc.).

J’en ai fait l’expérience lors de mon année au sein du MS Droit des Affaires Internationales et Management à l’ESSEC. Ainsi, les cours qui n’étaient pas centrés sur l’acquisition d’un stock de connaissances mais sur l’acquisition de savoirs-être étaient fréquemment qualifiés par les étudiants de « cours bullshit ». Or, la totalité de ces derniers avaient suivi des études de droit à l’université avant d’intégrer cette année de formation en école de commerce.

De nombreux penseurs tel qu’Edgar Morin ont montré les risques d’une vie professionnelle (ou privée) guidée uniquement par une intelligence purement logico-mathématique :
« On pourrait croire qu’on pourrait éliminer le risque d’erreur en refoulant toute affectivité. Effectivement, le sentiment, la haine, l’amour, l’amitié peuvent nous aveugler. Mais il faut dire aussi que déjà dans un monde mammifère, et surtout dans le monde humain, le développement de l’intelligence est inséparable de celui de l’affectivité, c’est-à-dire de la curiosité, de la passion, qui sont des ressorts de la recherche philosophique ou scientifique. Aussi l’affectivité peut étouffer la connaissance, mais elle peut aussi l’étoffer. Il y a une relation étroite entre l’intelligence et l’affectivité : la faculté de raisonner peut-être diminuée, voire détruite, par un déficit d’émotion ; l’affaiblissement de la capacité à réagir émotionnellement peut être même la source de comportements irrationnels. » [5]

La taille restreinte du monde des avocats combinée à l’importance de la réputation dans ce métier rend plus difficile toute démarche qui pourrait être perçue comme anticonformiste.
 
La faible probabilité qu’un avocat s’engage dans une relation de coaching s’explique également par deux caractéristiques propres au monde des avocats.

La première est la taille restreinte de la profession, ou plus précisément la croyance, dominante dans ce milieu, selon laquelle les moindres faits et gestes de tout avocat sont rapidement connus de tous, comme en atteste les quelques lignes ci-après [6] :
« Même chose du côté de la rémunération : la moyenne à Paris quand on débute, c’est en gros 1.900 € net. C’est encore moins ailleurs. Ce montant est valable, après plus de sept ans d’étude, s’il y a les contreparties légales à la collaboration. Mais comme ce n’est pas le cas, c’est largement dissuasif. Les jeunes avocats acceptent car il y a trop d’avocats en France. Si je refuse une collaboration à cause de la rétrocession, je sais qu’il y a dix avocats qui se présenteront. On cède car on a peur de ne jamais trouver un boulot. Et beaucoup hésitent à alerter l’ordre de peur d’être grillés dans la profession. »

La seconde est l’importance de la réputation pour une profession dont c’est le fonds de commerce en raison de la place centrale qu’occupe l’intuitu personae.

La combinaison de ces deux éléments complique grandement toute démarche qui pourrait être perçue comme anticonformiste. Entreprendre une démarche de coaching peut même être perçue comme un aveu de faiblesse au regard de la culture décrite dans les développements ci-dessus. Ceci est en effet une objection fréquemment opposée par les avocats afin de ne pas recourir à un coach (« Si j’ai recours à un coach, c’est que je suis quelqu’un de faible »).

Pourtant, il n’en est rien et le coaching est bien davantage synonyme d’une volonté d’améliorer sa vie professionnelle en suivant une « formation sur soi-même » (identification de ses modes de fonctionnement préférentiels, ses conditionnements, ses barrières mentales, etc.).

Puisque la culture professionnelle des avocats tend à dévaloriser le recours au coaching, ceux qui franchissent le pas et font appel à un coach professionnel sont extrêmement rares. Pourtant les avocats font partie des individus dont le besoin de coaching est parmi les plus importants. Ce sera l’objet d’un second article.

Précaution (Note de l’auteur) : psychothérapie et coaching, si les deux s’abreuvent à la même source, à savoir notamment la psychologie, ne sont évidemment pas à confondre. Entre autres, ces deux modes d’accompagnement diffèrent par leur durée : 1 séance par semaine pendant plusieurs années pour la psychothérapie contre 6 à 10 séances sur 3 à 6 mois pour le coaching.

Retrouvez la seconde partie de cet article ici.

Notes :

Benoît Rolland de Ravel
Juriste
Coach fondateur du cabinet de coaching ProSense

Recommandez-vous cet article ?

Donnez une note de 1 à 5 à cet article :
L’avez-vous apprécié ?

79 votes
Commenter cet article

Vos commentaires

  • par Marie moulin roussel , Le 20 janvier à 20:49

    Merci pour cet article qui aidera sans doute plus d’un avocat à tenter l’expérience du coaching.

    Le constat est qu’ils sont de plus en plus à faire la démarche de manière individuelle et à franchir la porte de nos cabinets.. certains cabinets financent même les séances.. .le changement est là..

  • par Joël Jégo , Le 20 janvier à 11:20

    Félicitations pour cet article qui expose remarquablement bien les résistances des avocats à l’égard du coaching !

  • par Nicolas Burnichon , Le 18 janvier à 12:24

    Article très intéressant sur une activité (le coaching d’avocats) encore trop peu connue et qui a très certainement un bel avenir devant soit. Bonne continuation Benoit.

A lire aussi dans la même rubrique :

LES HABITANTS

Membres
PROFESSIONNELS DU DROIT
Solutions
Formateurs