Christophe ALBERT
Rédaction du Village de la Justice

 
Guide de lecture.
 

Pourquoi la crise du coronavirus doit être un accélérateur pour l’usage des technologies dans les métiers du droit.

Jusqu’ici, les parties prenantes étaient plutôt figées dans des postures un peu monolithiques. D’un côté, les partisans de la techno "quoi qu’il arrive", de l’autre, ceux clamant que l’intelligence artificielle allait détruire leur métier. Entre les deux, "le ventre mou décisionnel", figé dans une position d’attente de clarification. Et les débats se sont prolongés pour ou contre la techno pour améliorer le droit.
Mais la période Covid-19 est venue d’un seul coup déplacer le débat sur des enjeux plus immédiats et opérationnels, la mobilité, la flexibilité, la collaboration à distance et le maintien du service du droit. Et là, il faut bien avouer que les arguments des anti-technos ont été un peu mis sous l’étouffoir, faute de tribunaux ouverts et de revenus.
Temporairement donc, on parle d’autres aspects des technologies, et c’est tant mieux.

Ce moment que nous vivons est intéressant, car la place de la technologie dans les entreprises en général, incluant les cabinets d’avocats, services juridiques ou autres études, mais pas spécifiquement, ne se résume pas à un besoin caricatural de saisie de textes, de tenue d’agenda ou de visio-conférences, mais représente une transition vers des méthodes plus agiles, flexibles, adaptables, coopératives. Cette crise est là pour nous le montrer en nous poussant à faire marcher nos entreprises, juridiques ou non, coûte que coûte... mais pas à l’identique.
Et malgré la lassitude que le grand nombre soudain de visio-conférences et autres webinaires peut provoquer par son abus temporaire, qui peut nier qu’il y a eu des promesses dans ce printemps de nouvelles méthodes ? Nombreux sont ceux qui ont parfois pensé que finalement, là, à cet instant, "on n’est pas mal à travailler comme ça" et que certaines choses se sont passées.

Une nouvelle agilité nous est proposée.

Une nouvelle agilité nous est proposée, pas immédiatement généralisable, mais pleine de promesses, et qui si l’on y songe, colle tellement bien avec la vie des clients des avocats ou des juristes... Une vie du 21ème siècle, moins figée dans des lieux et des horaires, connectée, interactive.

Les nouvelles technologies se révèlent aujourd’hui essentielles, notamment en permettant le maintien du collaboratif en situation de nomadisme ou à distance en général. La clé de la survie de l’entreprise de droit est actuellement de mettre à la disposition de tous des solutions sécurisées, des applications fluides "qui rendent service", des fonctionnalités propres à son métier sur le fond (la relation avec le client et avec les autres professions du droit, l’accès à l’information juridique...) et d’adopter une position de conseiller de confiance qui va plus loin que la technique juridique.

Pour l’instant cela concerne surtout des technologies de travail mais pas toujours vraiment de Legaltech, qui elles impliquent des changements de processus ou d’organisation, des essais, une stratégie d’amélioration, des moyens (humains et financiers).
Nous étions jusqu’ici dans une phase d’appropriation des Legaltech, qui s’était doucement développée chez les avocats, mais qui probablement va monter en puissance et en "pertinence jugée", du fait du message rémanent d’un monde qui change.

Est-ce le bon moment d’investir dans la technologie ?

Mais est-ce le bon moment d’investir dans la technologie ?

Oui ! En période de crise telle que l’on vient de la connaître, le besoin se fait davantage ressentir, la situation pousse à aller plus vite, plus loin. Mais direz-vous, "il n’y a plus d’argent pour investir" ! Justement, et pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, en cette période, le "coût d’opportunité" comme diraient les économistes, est plus faible, vous investissez bien moins ailleurs et avez au final des capitaux disponibles puisque vous arrêtez tout ou presque, et vous en voyez immédiatement les avantages. Vous n’enlevez pas des moyens à un autre investissement qui s’en trouverait freiné. Vous pouvez être concentré sur une action décisive.

Ensuite, le but de l’investissement technologique est notamment de réduire les coûts de fonctionnement et de production à long terme. C’est bien de cela dont vous avez besoin, non ?

Enfin la technologie vous rendra plus flexible, plus transparent, plus collaboratif, plus agile, plus accessible pour vos clients. Et c’est bien quand on est moins dans le rush que l’on peut prendre le temps de se réinventer pour être meilleur que ses concurrents, et que les clients demandent des améliorations rapides.

On a vu, pendant la période de grève des avocats, une sorte d’angoisse financière à long terme d’une profession, qui pour une bonne part voit dans la retraite cette récompense bien méritée après tant d’années d’effort au service de la Justice... Il n’a que rarement été question que chacun s’interroge sur la rentabilité de son activité et sa bonne gestion, qui permettrait parfois d’améliorer la récompense financière immédiate de son travail.
Mais là où la Covid-19 a fait avancer ce sujet, c’est au moment où les cabinets se sont trouvés à l’arrêt, où on a pu analyser l’impact des charges et leur intérêt pour la production de chacun. Un beau loyer haussmanien à 2 000 € par mois s’est révélé être moins utile qu’une suite logicielle ou un outil de travail collaboratif et nomade pour interagir avec des clients que l’on ne pouvait plus rencontrer.
Sans nier l’importance pour chacun du lieu de travail et de l’accueil des clients, c’est un fait, ce n’est pas ce type de charges qui permet de développer sa clientèle au quotidien, au contraire elle retire de la souplesse et de l’agilité à l’avocat en augmentant ses frais fixes.

Adopter la Legaltech, "on ou off", d’un coup de baguette magique ?

Ce n’est pas aussi binaire. La vraie Legaltech n’est pas un produit sur étagère, qu’on achète, installe et utilise avec profit dans l’instant.
Il faut trouver la bonne technologie adaptée à son cabinet, reformuler son offre parfois, en profiter pour faire évoluer quelques pratiques, convaincre et former en interne...
Cela ne doit pas paraître fastidieux, mais au contraire être un défi d’amélioration et de motivation des équipes... et des clients, car ils sont forcément embarqués dans l’aventure de l’amélioration des services proposés (c’est peut-être bien ce qui perturbe le plus, imaginer que l’avocat entrepreneur doit tenir compte de l’avis du client qui n’a pas besoin que de technique juridique).

La période actuelle de confinement a eu pour conséquence la mise à disposition d’outils technologiques gratuitement pour les avocats ; les éditeurs souhaitant en profiter pour montrer leur solidarité avec leurs clients et leurs difficultés financières, mais aussi profiter de l’occasion du besoin immédiat pour faciliter les tests et la découverte. C’est sans doute ce qu’ils ont fait de mieux ces dernières années pour éduquer le marché et l’ouvrir.

Ces dernières semaines ont démontré à quel point la capacité de savoir exploiter les données et d’avoir un accès direct à son client, étaient indispensables, et en ce sens le coronavirus est un accélérateur d’innovation...
Par exemple pour les jeunes avocats qui arrivent sur le marché du droit, le numérique peut-être un âge d’or : aujourd’hui si l’on est bien formé, si l’on sait communiquer et échanger, si l’on sait choisir une niche d’expertise, si l’on a défini une offre pertinente, en 3 à 5 ans on peut construire une réputation - en moins de temps qu’avant donc - et développer formidablement sa clientèle.

Comment évaluer la legaltech ?

- Profitez-en, testez [1], essayez, discutez, confiez à des équipes de votre cabinet des tests... Une mise à niveau et un investissement-temps qui vous permettra de juger de l’opportunité de certains types de produits, et vous fera de toute façon monter en compétence technologique. A chaque produit, évaluez ce qu’il peut faire pour vous, pour vos clients, et les conséquences de l’utilisation, gain de temps réel ou pas, amélioration du service...

- Changez de posture et adoptez celle du curieux, imaginez que vous devez expliquer comment un avocat a su évoluer pour mieux travailler lors d’un cours à l’école des avocats, comment motiver les futurs avocats ? Après tout, on vient globalement de confirmer que la médiation était l’une des grandes pistes de développement pour les avocats, pourquoi pas la technologie intelligemment utilisée ?

- Impliquez les plus jeunes de votre cabinet - ou la part de jeune que vous avez en vous, c’est-à-dire mobilisez la curiosité et l’aptitude à évaluer des changements possibles (nous serons d’accord que ce n’est pas une question d’âge mais de moment dans une vie ou de caractère).

Au-delà de la technologie, l’agilité c’est également une méthode et une culture de travail différentes qui reposent sur l’adhésion des collaborateurs (et des clients !), donc pensez "collectif".

Que disent les avocats de leur compréhension des technologies ?

Dans une étude de juin 2020, l’éditeur Wolters Kluwer a interrogé des professionnels du droit dans différentes régions du monde. Concernant les avocats et la Legaltech, l’étude montre que moins de 30 % des cabinets d’avocats pensent que leur cabinet est très bien préparé pour répondre à ces changements en matière d’orientation client et de technologie (nous y renviendrons dans un plus long article bientôt) :

Source : Wolters Kluwer, Enquête 2020 "Avocats et juristes face au futur Facteurs de performance"

Le Bilan numérique des avocats réalisé par le Village de la Justice a montré, juste avant la crise, l’écart entre la théorie et la pratique sur l’appréhension par les avocats des technologies jugées généralement comme incontournables aujourd’hui.

Et demain ? Selon une enquête réalisée en juin 2020 par l’Ifop pour Doctrine, 74% des professionnels réclament la transformation numérique du système de justice. 7 avocats sur 10 disent intégrer rapidement les technologies numériques dans leur activités.

En 2021 le Village de la Legaltech (5ème édition) sera tourné vers l’expérimentation accessible à tous, les rencontres, les essais... Et il "s’augmente" avec 4 autres Villages thématiques, dont le Legal Design ou l’innovation publique.
Laissez-vous surprendre, restez en éveil, pour déterminer en toute sincérité ce qui est l’essence de votre métier selon vous (l’humain, l’expertise ?) et ce qui peut améliorer votre quotidien et votre relation aux clients...

Notes :

[1Voir à ce sujet les offres en cours pendant la Covid-19 : "Le Guide de l’Avocat Résilient, 30 outils utiles.".

Christophe ALBERT
Rédaction du Village de la Justice

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Vos commentaires

  • par Dimitri PHILOPOULOS de la SELARL Dimitri PHILOPOULOS , Le 18 juin à 20:00

    C’est exactement pour les raisons exposées dans cet article pertinent que notre cabinet d’avocat vient de lancer une plateforme (dit e-accidentmédical) permettant aux victimes d’accidents médicaux (et leurs avocats !) de faire toutes leurs démarches près la commission de conciliation et d’indemnisation des accidents médiaux (CCI), rapidement, sans peine et souvent en quelques clics. La plateforme se trouve à https://eaccidentmedical.fr/ et les premiers retours sont très positifs.

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