Interview de Christine Méjean par Marie Depay, Rédaction du Village de la Justice.

 
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  • 1re Parution: 4 juin 2021

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Guide de lecture.
 

[Interview] Christine Méjean une avocate qui met en pratique l’intelligence collective.

Le Village de la Justice s’attache à aller régulièrement à la rencontre des acteurs du droit pour s’informer sur leur environnement professionnel, leurs méthodes de travail, leurs innovations, leurs perspectives... en un mot pour prendre le pouls de l’écosystème des professions juridiques.
Cette fois-ci notre attention se porte sur Christine Méjean, avocate en droit pénal économique et financier dont nous avions fait la connaissance lors de la publication des chroniques « Avocates, inspirez-nous » [1].
Découvrons comment cette avocate curieuse du fonctionnement de la société et de la place de chacun dans ce système envisage son métier et l’avenir de sa profession pour laquelle elle a engagé des actions solidaires et entrepreneuriales.

Village de la Justice : Pourquoi êtes-vous devenue avocate ?

Christine Méjean : « J’ai choisi d’être avocate pour le sens et la liberté que procure l’exercice de ce métier, après près de huit années comme ingénieure financière salariée dans une banque d’affaires dédiée aux small caps puis au sein de la direction financière d’Orange. Autant dire que lorsque j’ai choisi d’être avocate pénaliste, j’ai plutôt surpris mon entourage (rires) !

En réalité, j’ai toujours été très curieuse du fonctionnement de la société et de la place de chacun dans ce système que nous avons construit au fil des siècles. Lorsque j’ai choisi l’économie et la finance, c’était un moyen d’agir au sein de ce que notre monde place au centre.

"J’ai choisi d’être avocate pour le sens et la liberté que procure l’exercice de ce métier."

Seulement, après l’éclatement de la bulle, l’activité des opérations en capital s’étant ralentie, le marché s’est compliqué et j’ai alors choisi d’explorer un autre type d’expérience en entrant dans un grand groupe pour travailler sur les opérations d’endettement. Mais une fois l’intérêt intellectuel passé, j’ai ressenti avoir perdu le lien avec l’économie réelle, sentiment aggravé par le fait qu’à cette époque, le monde de la finance s’emballait... c’était toujours plus de structuration, plus d’optimisation…

J’ai alors pensé à changer de poste avec deux objectifs : renouer avec un impact sur la croissance et travailler en liberté, au rythme qui convenait à ma toute nouvelle vie de mère de famille. Je ne comprenais pas le sens du présentéisme qui s’imposait alors au sein des équipes en entreprise sans discernement sur la qualité de présence et son efficacité.

J’ai également choisi d’être avocate pour le sens que je trouve à la posture d’accompagnement des hommes et des organisations que ce soit pour la mise en œuvre de projets ou la traversée de situations conflictuelles. »

Pourquoi avoir choisi comme spécialité le droit pénal économique et financier ?

« Le droit pénal est une application concrète de l’articulation définie collectivement entre les libertés individuelles et les contraintes nécessaires à la vie en société.
J’aime être à l’écoute des subtilités de l’existence, comprendre et faire comprendre les nuances de la réalité. « Rien n’est jamais ni tout blanc ni tout noir », et, en matière pénale, c’est d’autant plus important que les enjeux sont grands ! Et puis, c’est une matière pleine, entière qui nous confronte à l’action, à l’urgence, aux limites.

Le droit pénal économique et financier s’est imposé naturellement à moi car c’est là que j’avais la meilleure valeur ajoutée pour les clients grâce à mes compétences techniques en économie et finance. »

Quelles sont les spécificités du droit pénal économique et financier ?

« Le droit pénal financier est une matière riche et que je qualifierais de complexe dans le sens où elle se superpose à des droits sous-jacents comme le droit des marchés publics, le droit boursier, le droit fiscal, le droit des sociétés, le droit économique, le droit du travail... Bien souvent, d’ailleurs, des contentieux civils ou administratifs se déroulent en parallèle.

Pour accompagner au mieux les personnes et les organisations dans ce domaine, il est donc important de combiner une bonne culture économique et financière avec une maîtrise de la défense en matière répressive et notamment ses postures si différentes du contentieux civil.

Il s’agit aussi d’avoir une appétence pour le travail en équipe que ce soit avec les spécialistes des domaines du droit sous-jacent, ou encore avec les équipes de communication, et l’ensemble de la gouvernance de l’entreprise.

Enfin, ce que je trouve également passionnant dans cette matière, c’est qu’aujourd’hui encore, c’est un droit qui n’est pas complètement mature. Il évolue de manière profonde. Je pense par exemple en matière de procédures AMF à la fin des doubles poursuites, ou à la personnalisation des sanctions. Mais aussi et surtout à la place prise par la conformité dans le monde des affaires ces dernières années. De règles inexistantes ou peu appliquées à l’obligation de mettre en place des programmes hyper structurés : le challenge est grand et plutôt abrupt !
Et pour relever ce challenge, c’est une véritable conduite du changement qu’il faut envisager sur le moyen long terme avec des actions concrètes et efficaces immédiatement. Cela rajoute à la matière une richesse de plus qui est à nouveau en lien direct avec la transformation de notre société ! »

Quel type d’avocate êtes-vous ?

"Je conçois mon métier comme un accompagnement humain avec une approche stratégique, collaborative et créative."

« Je conçois mon métier d’abord comme un métier d’accompagnement profondément humain au sein duquel se niche la mise à disposition de connaissances et de capacités de raisonnement techniques.

Mon approche professionnelle met le client au centre et tient compte autant de l’expérience vécue que des besoins techniques. En parallèle, comme j’aime l’efficacité et la justesse, cela donne un accompagnement plutôt pragmatique.

Les autres caractéristiques de mon accompagnement sont une approche stratégique, collaborative et créative. Je pense en effet que pour vivre au mieux n’importe quelle situation, il est capital de définir un cap, une intention autour de laquelle les actions sont ensuite coconstruites. C’est aussi pour cela que j’aime travailler en intelligence collective avec les clients et leurs autres conseils. C’est ensemble que nous trouvons les meilleures idées et prenons les meilleures décisions. »

Quelle est votre conception du métier d’avocat ?

« Le métier d’avocat est extraordinaire. Tourné vers les autres. Au cœur de la société. Indépendant. Avec du sens. C’est une chance inouïe de l’exercer !

Cependant, et plusieurs rapports publics l’ont très bien mis en lumière ces dernières années, l’exercer c’est aussi faire face à beaucoup de difficultés parmi lesquelles les conditions d’exercice à plusieurs, la solitude, le stress…

Ces difficultés sont l’expression d’un mal-être collectif qui a un impact non seulement sur les avocats mais aussi sur tout leur écosystème : les clients, les associés, les collaborateurs, les partenaires…

Notre profession doit se transformer collectivement pour dépasser ces difficultés et être en mesure d’occuper sa juste place dans la société ! Celle de l’accompagnement dans toutes les dimensions d’application du droit.

"Nous avons besoin d’une véritable innovation dans nos modalités d’exercice en collectif !"

La réussite de ce challenge est conditionnée par un retour à un meilleur équilibre intérieur et à la réduction de ce mal-être. Pour cela, la profession doit d’abord travailler sur le bien-être de ses acteurs, rendre l’exercice plus confortable en diminuant le stress et en favorisant les partages positifs.

Nous avons besoin d’une véritable innovation dans nos modalités d’exercice en collectif ! Pour rompre l’isolement et les difficultés économiques des avocats qui exercent en individuel, favoriser l’indépendance des collaborateurs libéraux, ou réduire les conflits d’associés. »

Comment voyez-vous l’évolution de la profession d’avocat ?

« La transformation de la profession est un challenge. Je pense que nous devrions tous réfléchir à ce que nous voulons collectivement pour notre profession, et nous interroger sur l’organisation actuelle de sa gouvernance.

Ne défavorise-t-elle pas trop l’innovation ? Ne serait-il pas intéressant de l’ouvrir plus à des regards extérieurs et complémentaires ?

Notre profession fait partie intégrante d’un écosystème. Le fonctionnement équilibré et harmonieux d’un écosystème est fondé sur les interrelations entre ses membres et leur environnement. Les échanges sont capitaux pour cela.

C’est dans ce sens que j’ai engagé la plupart de mes actions solidaires et entrepreneuriales depuis quelques années.

J’ai créé une structure dédiée à l’exercice en coopération entre experts du droit [2], créé un réseau interprofessionnel pour favoriser les échanges entre consultants, avocats et experts-comptables [3], participé à la création d’un réseau d’avocates fondé sur les valeurs de bienveillance et de solidarité pour faire vivre la sororité entre consœurs [4], et enfin, rejoint un projet de création de coopérative d’activités et d’emplois dédiée aux avocats sur le territoire rennais pour créer un nouveau mode d’exercice [5]. »

La crise sanitaire a t-elle changé votre façon de travailler ?

« Pas vraiment dans le sens où j’avais, depuis quelques années déjà, adopté une organisation plutôt nomade. Mais, il est vrai que, comme beaucoup d’entre nous, j’ai quand même découvert Zoom et Teams. Et, je dois avouer qu’à ma grande surprise, ces outils virtuels m’ont permis de faire de très belles rencontres.
Cela me conduit à penser que nous pouvons créer des liens forts et avec beaucoup de sens même virtuellement. »

Que diriez-vous à un.e jeune qui souhaiterait devenir avocat.e ?

« C’est un métier incroyable. Il donne des ailes ! Si vous êtes curieux du fonctionnement de l’humain et du monde, foncez ! Travaillez avec rigueur pour comprendre le droit. Et surtout, apprenez à vous connaître, ce sera votre plus grande force pour vous épanouir dans cette profession ! »

Interview de Christine Méjean par Marie Depay, Rédaction du Village de la Justice.

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