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Les avocats face aux legaltech : l’enjeu de la formation.

Le Journal du Village de la Justice a publié, dans son numéro 85, un dossier consacré à la question de la formation des avocats, à l’ère de la legaltech.
Une thématique qui sera prédominante lors du prochain Village de la Legaltech, qui se tiendra les 27 et 28 novembre 2018, à la Cité des sciences à Paris.

Le Village de la Justice en reprend ici un extrait.

Filière la plus récente du secteur de la « Tech », les legaltech sont aujourd’hui en plein développement. Après avoir suscité de la défiance, l’utilisation de ces nouvelles technologies au service du droit commence à intéresser de plus en plus d’acteurs. Car si les start-up restent encore majoritaires dans l’écosystème, notaires, directions juridiques, et bien sûr avocats, s’en saisissent pour participer à cette grande transformation de leurs professions.

Les cartes sont encore loin d’être rebattues : le mouvement est récent, les technologies progressent, et les plus « populaires » d’entre elles, comme l’intelligence artificielle et la blockchain, sont encore expérimentales… laissant le temps aux avocats de se familiariser à leur utilisation et de saisir toute leur potentialité.
La formation, qu’elle soit initiale ou continue, est alors un enjeu crucial, car les avocats doivent se plonger dans un secteur jusqu’ici très éloigné de la pratique juridique. Qu’il s’agisse du fonctionnement technique ou des stratégies commerciales, des méthodes de travail ou de l’approche client, l’arrivée du numérique a en effet initié une mutation profonde de la profession, sans pour autant la dénaturer.

Former étudiants et professionnels pour participer au développement des technologies.

La formation est en effet un enjeu majeur dans le développement des legaltech : d’une part, pour que les professionnels et futurs professionnels puissent créer leurs propres solutions ; et d’autre part pour répondre aux besoins de recrutement des acteurs existants aujourd’hui. C’est notamment ce qui a motivé Seraphin.legal, qui a pour objectif de faciliter et d’accompagner le développement de legaltech, à créer la Legaltech Lawyer Academy.
Ce programme est destiné aux futurs « juristes augmentés ». « Comme de nombreuses legaltech, nous avons des problèmes de recrutement, explique Thomas Saint-Aubin, directeur général de Seraphin.legal. Nous cherchons des juristes bien formés au numérique, et il était très difficile de trouver des profils correspondant à nos attentes. Nous avons donc commencé à travailler sur ce projet de formation dès novembre 2017, pour connaître tous les besoins de l’écosystème et recenser les compétences, car nous sommes dans une logique de certification. » Destinée aux étudiants comme aux professionnels en exercice, la certification Legaltech Lawyer est un examen, organisé en partenariat avec l’AFNOR (Association française de normalisation), ouvert à tous, permettant de faire reconnaitre l’acquisition des principales compétences nécessaires au juriste augmenté. « Une fois l’examen obtenu, vous entrez dans la famille des Legaltech Lawyer, ce qui vous permet ensuite de passer des spécialisations correspondant aux 10 grands modules de compétence que nous avons identifiés : la sécurité des systèmes d’information, le big data juridique, le mode collaboratif dans le droit, le webmarketing pour le droit… »

« Nous cherchons des juristes bien formés au numérique, et il était très difficile de trouver des profils correspondant à nos attentes. » Thomas Saint-Aubin.

Pour préparer à cet examen, Seraphin.legal a mis en place un « bootcamp », dont la première session a eu lieu au mois de juillet. Ce programme de formation intensif, dispensé sur 15 jours, rassemble les compétences techniques et humaines nécessaires à ce juriste nouvelle génération. Un format qui « répond à une demande des étudiants eux-mêmes, souligne Thomas Saint-Aubin. Il existe des diplômes universitaires spécialisés, mais certains ne souhaitent pas nécessairement y passer un an, et recherchent une formation encore plus centrée sur les pratiques et sur les technologies elles-mêmes. »

En effet, des formations consacrées aux technologies du droit commencent à voir le jour dans les universités. Ainsi, le diplôme universitaire (DU) Droit et Informatique de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne propose une formation théorique et pratique sur les questions intéressant l’informatique appliquée au droit. Il vise ainsi à former étudiants et professionnels au knowledge management, à la légistique, à la normologie, ou encore aux perspectives du Big data et de la blockchain. Le DU affiche comme objectif de donner les bases et les compétences utiles à ceux qui souhaitent participer au déploiement économique des legaltech.

L’Université Paris II Panthéon Assas s’est également dotée d’un DU spécialisé, intitulé « Transformation digitale du droit et legaltech ». Ouvert en novembre 2017 par Stéphane Baller et Bruno Deffains, professeur à l’université, la première promotion a accueilli une vingtaine d’étudiants, et le bilan est « globalement très positif ». « Les étudiants que nous avons retenus sont sélectionnés à la fois sur leur parcours, leur CV, et sur leur projet, explique Bruno Deffains. Le diplôme ne vise pas simplement à accueillir des étudiants qui voudraient une ouverture au numérique, mais est destiné à ceux qui ont véritablement un projet et qui savent pourquoi ils veulent un accompagnement à la transformation numérique du marché du droit. La formation telle qu’elle est conçue est une formation de fin de cursus, pour des étudiants qui sont dans la perspective d’intégrer le marché du travail, voire qui y sont déjà, et qui ont besoin de se former de manière complémentaire. »

« Le diplôme est destiné à ceux qui ont véritablement un projet et qui savent pourquoi ils veulent un accompagnement à la transformation numérique du marché du droit. » Bruno Deffains.

Ces formations étant nouvelles, elles s’adressent en effet à ceux qui ont une idée de comment utiliser ces compétences particulières. Se voulant pratiques, les enseignements visent donc à ce qu’elles puissent participer rapidement au développement de l’écosystème. « Nous avons plutôt privilégié la motivation, et des personnes qui avaient vraiment un projet qu’elles souhaitaient développer ensuite, confirme Thomas Saint-Aubin. Nous avons également veillé à avoir un groupe interprofessionnel, car c’est toute la richesse d’une telle formation. Les profils de nos participants allaient donc de l’étudiant en licence jusqu’à l’avocate d’affaires de 25 ans d’expérience, en passant par des start-up et des directions juridiques. »

C’est en effet un autre point commun entre les formations qui commencent à apparaître : elles s’adressent à la fois aux étudiants et aux professionnels en exercice. Dans cet esprit qui correspond aux start-up, aux legaltech, et aux nouvelles méthodes de travail, elles mélangent ainsi les profils et les expériences. « Notre DU est géré par la formation continue, souligne Bruno Deffains. Nous avons une volonté d’accueillir des professionnels, des juristes en particulier, déjà engagés à leur niveau, que ce soit comme avocat, juriste d’entreprise ou notaire, et bien entendu de proposer à des étudiants en formation initiale, notamment en fin de cursus, d’y participer. Nous avons cette année plus d’étudiants en formation continue que l’année dernière, avec une explication simple : comme nous avions ouvert très tardivement, la plupart des candidats en formation continue n’avait pas eu le temps d’obtenir l’accord de leur employeur pour démarrer dans de bonnes conditions. Nous avons cette fois-ci retenu 25 candidats, parmi lesquels une dizaine seront en formation continue. »

Des formations destinées aux étudiants comme aux professionnels en exercice

Cette mixité s’illustre également dans les intervenants qui animent la formation : les concepteurs ont ainsi veillé à ce que ce soit des professionnels de ce nouveau secteur qui viennent partager leur expérience avec les participants. « Nous avons prévu dans les enseignements des cours spécifiques sur l’économie de l’innovation, une introduction de l’invention dans l’entreprise, dans l’organisation, complète Bruno Deffains. Nous donnons aux étudiants les repères qui leur sont nécessaires, et des intervenants viennent parler de leur retour d’expérience. Ce qui me fascine, c’est que la plupart de ceux qui sont vraiment destinés à rentrer sur ce marché ont déjà compris l’essentiel quand ils arrivent. Ils savent qu’effectivement les opportunités sont là, qu’il faut savoir les saisir. Il reste un travail un peu théorique de compréhension des mécanismes de l’économie de l’innovation, mais rien ne vaut l’expérience terrain. »

Les nouvelles offres des écoles de formation et des institutions de la profession.

Si ces types de formation s’adressent à tous les profils de juristes, les organisations plus spécifiques à la profession d’avocat commencent également à élaborer des programmes de formation spécialement en lien avec l’écosystème des legaletch. Le barreau de Paris a par exemple proposé, au dernier Campus cet été, deux jours avec des formations exclusivement axées sur le numérique, l’innovation et l’interprofessionnalité. Et certaines écoles de formation ont également décidé d’intégrer l’innovation à leur programme. En 2017, l’Ecole régionale des avocats du Grand-Est (ERAGE) a ainsi lancé le programme « L’école de l’innovation », qui s’ajoute au programme réglementaire du Conseil national des Barreaux. Sensibilisation au nouveau marché du droit, nouvelles compétences, activités de l’avocat de demain, élaboration d’un projet innovant, … Le but est donc que les élèves-avocats soient prêts aux nouveaux enjeux que le numérique et les technologies ont entrainé pour le métier d’avocat.

L’EFB (Ecole de formation professionnelle des Barreaux de la cour d’appel de Paris) a également lancé, en janvier 2018, un programme particulièrement destiné à l’innovation, intitulé le Lab. Une partie de ce programme est obligatoire et prévoit une formation de six mois pour l’ensemble de la promotion, soit 1.600 élèves.

40 élèves ont poursuivi le parcours optionnel Talents et innovations mis en place par l’EFB.

Un parcours Talents et innovation, optionnel, offre ensuite aux élèves qui le souhaitent une formation plus approfondie que celle dispensée par le Lab, leur permettant de préparer un projet plus abouti. De cette première session, 40 élèves ont poursuivi le parcours optionnel. « Jusqu’à présent, nous avions tendance à voir le numérique comme un secteur d’activité, voire comme une niche pour certains avocats spécialisés en droit du numérique et en droit des nouvelles technologies, explique Pierre Berlioz. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Les questions de développement d’outils fondés sur les nouvelles technologies, cette nécessité d’être capable de développer une offre de service claire, lisible, à destination de clients bien identifiés, en étant en capacité de la vendre, concernent tous les avocats. L’idée, face à ce changement de paradigme, était de diffuser cette ‘bonne parole’ à l’ensemble des futurs avocats, et de concevoir un programme permettant de tous les familiariser à ces nouvelles exigences de la profession, et de les sensibiliser aux outils qui seront leur quotidien dans quelques années. »

« L’idée était de concevoir un programme permettant de tous les familiariser à ces nouvelles exigences de la profession. » Pierre Berlioz.

Suite à cette première expérience au sein de l’école, les premières réactions des élèves ont été mitigées, selon Pierre Berlioz : « Au départ, certains élèves ont pu être un peu dubitatifs. Un certain nombre n’ont pas compris au départ de quoi il s’agissait, et ont été un peu désarçonnés par ce qu’on leur demandait. Nous avons également eu des réactions d’opposition. Certains élèves ont considéré que cela ne concernait pas le métier d’avocat, que ce n’était pas la profession qu’ils voulaient rejoindre. Notamment des pénalistes, qui affirmaient que leur métier ‘c’est l’humain, ce n’est pas la machine’. D’autres butaient sur les sujets comme la visibilité en ligne ou la communication, en affirmant que les avocats ne sont pas des commerçants. Mais les plus nombreux étaient ceux qui, au départ, n’étaient pas familiers à ces questions, voire même n’y connaissaient rien, et ont débarqué dans quelque chose de très nouveau, de très inhabituel par rapport à ce qu’ils ont pu voir à l’université. Il a donc fallu qu’ils s’y familiarisent, et ils ont petit à petit utilisé ce que l’on avait mis à leur disposition. Cela montre que quand on permet aux élèves-avocats de comprendre ce dont on parle, ils arrivent ensuite à s’impliquer et à utiliser les outils. Cela permet de dépasser des réticences, de s’approprier ces questions, et de voir que ça n’a rien de sorcier. Nous avons vraiment eu des projets très intéressants, où les élèves ont fait preuve d’imagination. »

« Nous avons vraiment eu des projets très intéressants, où les élèves ont fait preuve d’imagination » Pierre Berlioz.

Mais l’EFB souhaite également proposer des formations aux avocats installés : « Notre objectif est que le Lab et ces formations ne soient pas limités à la formation initiale, mais que l’on puisse aussi les proposer en formation continue, pour offrir la possibilité à tous les avocats d’aujourd’hui de se familiariser aux outils. Nous travaillons donc sur des programmes, avec des cycles qualifiants pour ceux qui voudraient se frotter à ces différents outils. » L’école a d’ailleurs lancé, à la rentrée, une formation en elearning intitulé « Management, innovation et développement de cabinet : comment faire de la transformation numérique une opportunité pour l’avocat ».
Dispensée sur quatre mois, le programme fait découvrir aux participants les nouvelles technologies comme les nouvelles méthodologies afin de leur permettre d’accompagner leur transition.

Dans le cadre du Lab, l’EFB travaille également en étroite collaboration avec l’Incubateur du Barreau de Paris. Si ces structures se multiplient dans l’ensemble des barreaux français, ce dernier, le plus ancien, a lancé le 31 mai dernier son programme d’incubation physique dans les locaux de l’EFB – s’inscrivant dans la continuité du programme destiné aux élèves-avocats. Les projets les plus prometteurs, développés dans le cadre du parcours optionnel, auront ainsi la perspective de pouvoir mûrir après la prestation de serment des créateurs, si leur projet est sélectionné.

Cette nouvelle étape souhaite avant tout inciter la profession à s’impliquer dans les changements incontournables qui s’opèrent dans le milieu juridique, et à faire des avocats les premiers acteurs de cette transition. Si la profession a besoin d’accompagner cette évolution, pour ne pas la subir, celle-ci a aussi besoin des avocats pour que les prestations juridiques restent qualitatives et en adéquation avec les besoins des justiciables. Et cela implique nécessairement des compétences techniques et des compétences humaines, indispensables pour s’adapter à l’écosystème d’aujourd’hui.

Retrouvez l’intégralité du dossier dans le numéro 85 du Journal du Village de la Justice.

Clarisse Andry
Rédaction du Village de la Justice

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