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Les professions du Droit évoluent, qu’en est-il de son enseignement ?

Tout comme les écoles de formation françaises des futurs avocats se mobilisent pour adapter leur enseignement aux évolutions induites par le numérique tant sur les métiers du droit que sur la matière elle-même (lire notre article sur ce sujet), les facultés de Droit réfléchissent à de nouvelles formes d’enseignement.
Il existe, au sein des universités, une réelle dynamique de changement afin d’adapter l’enseignement tant sur le fond que sur la forme pour répondre aux évolutions techniques et créer une culture numérique pour les enseignants et les étudiants.
En février 2018, le Village de la Justice s’était entretenu avec Yvonne Muller-Lagarde [1], Maître de conférences en droit privé à l’Université Paris Nanterre. Elle nous précise que si cette transformation est complexe, car chamboule des habitudes bien établies, elle est en cours et est décisive.

Village de la Justice : Comment enseignez-vous votre matière aux étudiants, avec quels outils ?

Yvonne Muller-Lagarde : Tous les enseignants de l’Université Paris Nanterre disposent d’un Espace Numérique de Travail (ENT) ; ils peuvent y trouver leur emploi du temps mis à jour (avec indications, pour chacun de leurs cours, des horaires et des salles), leur dossier Harpège (qui comprend les informations sur leur statut professionnel) et surtout une plateforme « cours en ligne » qui permet un échange direct avec les étudiants inscrits à leurs cours.

Concrètement, grâce à cette plateforme, les enseignants peuvent directement déposer des documents et/ou des informations utiles pour les cours, à l’attention de leurs seuls étudiants grâce à un outil de sélection de leur profil (année d’étude, droit privé et/ou droit public, parcours bilingue etc…). Il est ainsi possible de déposer le plan de son cours avant même le début du premier cours. Cet outil est simple d’utilisation et permet un contact rapide avec les étudiants ; cela est d’autant plus efficace que les enseignants bénéficient d’une aide à l’utilisation de l’outil numérique, s’ils le souhaitent.

Quel est votre ressenti par rapport aux pratiques actuelles d’enseignement en droit dans les Universités françaises ?

"Des efforts sont faits pour favoriser les échanges entre enseignants d’une part et entre enseignants et étudiants d’autre part, via l’outil numérique."

Si l’activité même d’enseignement (en amphithéâtre pour les effectifs importants et en salles de cours pour les plus petits effectifs) a finalement peu évolué, en revanche, de nombreux efforts sont faits pour équiper les amphithéâtres et salles de cours des technologies nouvelles (vidéo projecteur, connection internet notamment), ainsi que, plus globalement, pour favoriser les échanges entre enseignants d’une part et entre enseignants et étudiants d’autre part, via l’outil numérique.

L’université Paris Nanterre propose par exemple un accès à des MOOC (« cours ouverts en ligne à tous » ou « massive open online course ») mais aussi un accès à la plateforme FUN (France Université Numérique) qui est une plateforme de MOOC mise à disposition des établissements de l’enseignement supérieur français. Les enseignements proposés sont aussi divers que riches.

La legaltech a-t-elle un rôle dans la formation en droit ?

"La Legaltech peut aider à adapter, en temps réel, l’enseignement du droit aux transformations des métiers et des marchés du Droit."

L’intelligence du droit est – et doit rester – une intelligence des hommes et des situations ; cela passe aussi par une adaptation du droit aux évolutions technologiques. De ce point de vue, la Legaltech, qui déjà a envahi tout le marché du droit (le conseil juridique, la rédaction de documents, la justice (voir la justice dite « prédictive »), la médiation, arbitrage, l’authentification, la traçabilité, etc…) peut aider à adapter, en temps réel, l’enseignement du droit, qu’il soit universitaire ou professionnel (formation continue) afin qu’il s’adapte aux transformations des métiers – et plus largement des marchés - du droit (avocat, notaire, huissier etc…).
Elle peut aussi faciliter sa diffusion, cela en respectant l’exigence de qualité qui fait la force de nos universités.

Quelle est votre vision de l’enseignement du droit à l’université dans l’avenir ? Quels en seront les supports, les matières… ?

Votre question en renferme plusieurs.

S’agissant des matières, elle renvoie à la transformation des métiers du droit eux-mêmes, par les algorithmes et l’intelligence artificielle. Le développement de la justice prédictive en constitue un exemple. Si les métiers du droit évoluent, si leur plus value se déplace, pour l’avocat, le juge, le notaire, l’huissier de justice ou le policier par exemple, l’enseignement devra évoluer pour préparer les futurs professionnels à ces nouveaux métiers. Cela comprendra deux dimensions : une dimension substantielle (pour ne pas dire philosophique) qui sera de comprendre le sens de ce nouveau métier (la justice prédictive est-elle encore la justice ?), et une dimension technique ; comment le juriste doit utiliser l’outil numérique, quel outil numérique pourra être accepté (l’algorithme devra-t-il être éthique ?). C’est, de ce point de vue, une petite révolution mais aussi un passionnant défi.

S’agissant des supports, la question indirectement posée est celle de savoir si les cours avec la présence physique de l’enseignement seront/devront demain être remplacés par des MOOC ou des FLOT (formation en ligne ouverte à tous). Cela est parfois annoncé comme l’enseignement d’avenir. De fait, la dimension budgétaire pourrait peser lourd dans les choix à venir car le recours au MOOC ou FLO serait sans doute source d’importantes économies pour l’Etat.
Il me semble que la solution sera celle du compromis. Un enseignant est d’abord un pédagogue ; enseigner, il faut le rappeler, est un métier. Je ne crois pas à un enseignement de qualité, permettant à tous d’évoluer, sans contact direct avec l’étudiant. En revanche, je pense que des cours en ligne pourraient être un support pour préparer des enseignements qui seraient alors plus ciblés sur la pédagogie et se recentrer ainsi sur l’un des aspects nobles de ce métier.

"Votre question pose celle (...) d’une révolution de l’éducation par l’intelligence artificielle."

Au-delà, votre question pose celle plus globale d’une révolution de l’éducation par l’intelligence artificielle, à l’image de celle annoncée par Laurent Alexandre dans son ouvrage sur « La guerre des intelligences ». Mais c’est ici aller très (trop) loin dans ce que sera l’intelligence artificielle demain. Il faut donc veiller, surveiller, échanger et suivre l’évolution pour, toujours, rester adaptés et demeurer à la disposition des étudiants.
Nous avons, et la grande majorité des enseignants le croient, une mission d’intérêt général.

Il reste, et c’est peut-être cela le plus délicat, à former et habituer les enseignants aux nouvelles technologies. Autrement dit, il faut créer une « culture numérique » pour tous les enseignants. Avec deux collègues de l’université Paris Nanterre, Corine Dauchez et Catherine Prebissy-Schnall, nous travaillons sur la préparation de projets susceptibles de participer à ce défi. Ces projets ont trouvé, pour l’instant, un écho très favorable auprès des collègues. S’ils aboutissent, nous pourrons vous les présenter. Cela montre que les choses bougent.

"Ce serait un progrès si, par le biais des Legaltech de nouveaux liens pouvaient se créer entre les disciplines."

Que pensez-vous de la pluridisciplinarité au sein des facultés de Droit ?

L’évolution des Legaltech ouvre les frontières –parfois artificielles, parfois absurdes, entre disciplines. Ce serait un progrès si, par le biais des Legaltech, de nouveaux liens, de nouveaux ponts (moyens de communication) pouvaient se créer entre les disciplines y compris par la construction de véritable filière pluridisciplinaire.

Propos recueillis par Marie Depay,
Rédaction du Village de la Justice.

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Notes :

[1Yvonne Muller-Lagarde est aussi Co-Directrice du Centre de droit pénal et de criminologie (CDPC) Université Paris Nanterre, Administrateur Presaje, Directrice scientifique des Cahiers du chiffre et du droit (éd. Lamy).