L’avocat qui ne faisait pas grève contre la réforme des retraites.

[Fiction] Echange entre un jeune avocat et son oncle, ancien bâtonnier, sur les raisons de ne pas faire grève contre la réforme des retraites.

Cher Oncle,

Vous le savez, je viens d’intégrer la barreau de ma ville. Comme vous, j’ai prêté serment d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. Je me suis engagé en outre à respecter les principes rappelés dans le règlement intérieur de la profession : honneur, loyauté, désintéressement, confraternité, délicatesse, modération et courtoisie.

J’ai entendu dire que vous n’étiez pas en grève contre la dernière réforme de la retraite ? Est-ce vrai ? Je dois bien avouer que, jeune avocat, je ne me sens pas très concerné. Et puis, j’ai été frappé par certains comportements de confrères grévistes. Des avocats ont jeté leur robe à terre devant le Garde des Sceaux en signe de protestation. J’ai tout de suite pensé à un geste de reddition, revoyant Vercingétorix jeter ses armes aux pieds de César. Car la robe, n’est-elle pas le symbole de la dignité combative de l’avocat ? Et que penser de ces confrères qui se couchent par terre dans une salle des pas perdus ? Cela n’est pas un signe de résistance cela ! Expliquez-moi Bâtonnier, car moi je ne vois pas bien que ce que je « viens foutre » dans ces manifestions.

Cher neveu,

Tu dis juste. Je ne suis pas en grève contre le projet de réforme des retraites. Et pourtant, j’ai aussi régulièrement mes coups de flippe financiers, quand l’argent n’est pas au rendez-vous.
Tu as peut-être appris également qu’une santé fragile m’a contraint à lever le pied plus tôt que je ne l’aurais voulu. Au final, je vais devoir travailler plus longtemps. Ma retraite sera moins ronde que je ne l’aurais souhaité.

Et pourtant, je ressens la même gène que toi. D’abord, je ne comprends pas tout ce cirque d’avocats qui se couchent par terre ou jettent leur robe au sol. Opération de communication peut-être. Mais l’ avocat ne devrait pas être celui qui se dépouille. Il doit rester celui qui se dresse en rempart dans ses attributs de défense, la robe, affirmant le verbe haut comme Cyrano de Bergerac : « Henri IV n’eut jamais consenti, le nombre l’accablant à se diminuer de son panache blanc. »

Et puis, si je ne suis pas en grève, c’est pour une raison plus fondamentale. Ce qui me taraude, ce n’est pas avant tout mon niveau de retraite. C’est un sentiment d’absence de profondeur autour de moi. On se bat pour un hypothétique supplément de retraite mais surtout on évite de cultiver un supplément d’âme.
Est-ce que l’avocat ne pourrait pas d’abord faire grève parce que les réformes de la justice tuent l’intelligence, noient les auxiliaires de justice dans un flot de procédures et d’articles où la pensée n’a plus sa place ?
Et que servira à l’avocat un surcroît d’euros, peut-être à rouler en plus grosse bagnole, s’il est vide d’idées essentielles et plein de conformisme ? L’avocat, fer de lance de la liberté, doit plus que tout autre s’assurer une pensée libre et profonde avant de s’assurer davantage de picaillons.

Rappelle-toi les mots d’Antoine de Saint-Exupéry [1] : « On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. (…) L’homme d’aujourd’hui on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés. (…) Où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau à la belote (...) L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin. »

Alors, cher neveu, que nos institutions représentatives combattent un projet contestable de réforme de la retraite, c’est justifié ! Mais de là à en faire un combat premier, c’est se tromper ! Pour reprendre les mots de notre serment, il est de la dignité et de l’honneur de l’avocat de lutter d’abord pour gagner, non en beurre mais en profondeur.

Ton bien dévoué Oncle.

Commentaire de l’auteur suite aux nombreuses réactions suscitées par son article :

« Les humanités, la littérature, l’histoire, le droit, la politique ».

MCC,
Certains l’ont bien compris, l’article qui met en scène deux avocats est une fiction. Qu’est-ce qu’une fiction ? « Le roman se distingue de tous les autres genres littéraires, et peut-être de tous les autres arts, par son aptitude non pas à reproduire la réalité, comme il est reçu de le penser, mais à remuer la vie pour lui recréer sans cesse de nouvelles conditions et en redistribuer les éléments » (Marthe Robert).

Bien sûr, si je prends ma réalité :

Comme tous, je suis impacté par l’augmentation de l’âge du départ, les augmentations de cotisations, les réformes de procédures incessantes qui sous couvert de modernité nous dispersent de notre vrai métier ;

Comme vous, je m’interroge sur l’avenir de notre profession et dois faire un effort pour sortir de mes urgences pour me rendre, à l’initiative des incubateurs créés dans nos barreaux, à des réunions prospectives sur notre métier.

La profession d’avocat peut apparaître menacée par les réformes : dématérialisation avec décisions rendues en ligne, justice prédictive, réformes de la retraite ou des procédures.

Nous en avons tous cependant la conviction : la profession d’avocat est cependant indispensable et ne va pas disparaître. Elle doit vraisemblablement s’adapter, évoluer.

Une chose apparaît en revanche fondamentale. L’avocat ne doit pas s’enfermer dans la technique juridique. Sur ce terrain, c’est sûr, il pourrait se faire dépasser par un logiciel bien plus performant. Sa force réside dans sa créativité et la profondeur de son humanité rappelée dans le serment & les principes du RIN : dignité, conscience, indépendance, probité et humanité, honneur, loyauté, désintéressement, confraternité, délicatesse, modération et courtoisie, compétence, dévouement, diligence, prudence.

Ce n’est pas nouveau. En 1923 le Bâtonnier Henri-Robert, dans un dans un livre consacré à la profession d’avocat rappelait que : "L’avocat Camus (Armand-Gaston), né en 1740, fils d’un procureur au parlement, et qui eut, sa vie durant, une réputation extraordinaire d’intégrité, d’honneur, de talent et de conscience, nous a laissé, dans ses lettres sur la profession d’avocat, l’état des études considérées par lui comme nécessaires pour former un avocat digne de ce nom. Camus énumère les connaissances les plus nécessaires à son sens ; se sont : « les humanités, la littérature, l’histoire, le droit, la politique »" (Henri-Robert- L’avocat- Editions Hachette 1923).

C’est le sens de la réflexion portée dans cet article… sachant qu’un « conteur ne donne au lecteur que la moitié d’une œuvre, et il attend de lui qu’il écrive l’autre moitié dans sa tête en le lisant ou en l’écoutant. » (Michel Tournier).

Me Loïc TERTRAIS

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Notes de l'article:

[1Lettre au Général X – Antoine de Saint Exupéry.

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Vos commentaires

  • Mon Cher Confrère,

    Je me demande où vous étiez l’année dernière et les années précédentes...

    Viviez vous dans un autre pays ?

    Je porte la robe depuis sept ans et je ne peux plus compter sur les doigts des deux mains le nombre de fois où j’ai manifesté contre les derniers projets de loi...

    Ces dernières années nous n’avons eu de cesse de dénoncer les projets de loi mortifères pour les libertés et pour les justiciables, où étiez vous ?

    D’ailleurs, s’il est vrai que nous manifestons aujourd’hui pour sauver NOTRE régime, nous le faisons aussi pour les justiciables qui n’ont pas intérêt à voir disparaître les petits cabinets.

    Alors permettez moi confrère de vous dire que lorsque vous insultez une bonne partie, voire une majorité, de la profession, en ne donnant aucun argument, c’est certainement vous qui manquez de profondeur....

    Je défendrai mon serment jusqu’à ma mort et si je dois, pour survivre et continuer à aider les gens que je défend, jeter ma robe au sol, griller des saucisses devant le palais ou m’allonger au sol en robe, je le ferai !

    Votre bien dévouée consœur.

    • par Pascal , Le 3 mars 2020 à 12:25

      En tant que victime, après deux report successifs de mon procès du au fait des avocats et non pas des magistrats, je vais perdre 20 % de ma retraite et pourtant mon avocat m’a déjà demandé de lui payer 7500 € durant les 12 mois de préparation du procès et il n’a pas hésité à se mettre en grève pour autant. Aussi vous ne pouvez guère prétendre défendre les victimes puisque vous les rendez-vous même encore davantage victime.

  • par isabelle Pourtal , Le 12 février 2020 à 10:52

    bravo confrère, je n’aurais pas dit mieux et sens exactement la même chose !

  • par Serge Guillot , Le 10 février 2020 à 18:22

    Alors que Mon avocat était prêt à plaider, ainsi que l’avocat de la partie adverse le 12 février 2020 . C’est le TGI de Toulouse qui a annulé et renvoyé au 13 mars prochain la plaidoirie !

  • par Gaillard , Le 27 janvier 2020 à 15:14

    Nul n’ignore que les salariés qui ont chèrement acquis le droit de grève se voient amputés , par jour non travaillé, d’une journée de rémunération.
    Je peux comprendre que les avocats, profession à laquelle j’appartiens, contestent la réforme gouvernementale. Je ne comprends pas qu’ils galvaudent le mot de grève alors que, dans le meilleur des cas le temps retrouvé passé au cabinet et non aux audiences leur permettra de travailler profondément les dossiers et de facturer mieux encore. Et, dans le pire des cas, même les jeunes ne perdent pas vraiment de rémunération puisque les désignation d’office et autres aides juridictionnelle ne sont pas perdues mais simplement reportées . Personnellement,je ne fais pas grève .
    si je faisais grève je m’astreindrais à verser 1/365 eme de ma rémunération à une association caritative ou autre pour montrer ainsi la rémunération perdue .
    il faut respecter tout le tragique et le sérieux que représente une grève et ne pas en dévoyer l’application ou les conséquences.
    Ceux qui sont morts pour obtenir ce droit méritent bien cela ,surtout de la part des avocats.

  • Dernière réponse : 23 janvier 2020 à 15:26
    par Jade , Le 14 janvier 2020 à 12:36

    Cher « jeune avocat », je lis ces quelques lignes et je ne peux m’empêcher de saisir mon clavier. Cher « jeune avocat » tu ne te sens pas concerné par la réforme des retraites. Cher « jeune avocat », tu es pourtant le PREMIER concerné par cette réforme. Cher jeune avocat, nous connaissons la réalité : François, 24 ans qui vient de prêter serment et perçoit un revenu supérieur à 40.000 euros par an n’EXISTE PAS.
    Nous jeunes avocats, nous préoccupons-nous de cette retraite si lointaine et incertaine ? Non.
    Non, notre préoccupation c’est aujourd’hui, demain, c’est notre quotidien. Cher « jeune avocat », tes cotisations vont doubler, et cette précarité va te plomber. Cher « jeune avocat », comme beaucoup, cette profession que tu as embrassée est devenue ton ADN et tu devras peut être y renoncer.
    Cher auteur, comment peux-tu parler en notre nom après avoir exercé plus d’une vingtaine d’années.

    • par Loïc TERTRAIS , Le 23 janvier 2020 à 15:26

      Ma Chère Consœur,

      Une vingtaine années de barre au compteur et naturellement concerné par la réforme des retraites. Si la déclaration de patrimoine était obligatoire pour les avocats , on me verrait classé dans la tranche des revenus de la profession donnant droit aux réductions de cotisation de l’ordre. Alors, je n’écris pas de l’extérieur comme un avocat qui "s’en foutrait" de la réforme.

      Mon opinion sur le projet ? Je ne suis pas contre un certain partage /distribution : comme avocats nous avons une pyramide des âges bénéficiaires mais demain, ce pourrait être différent et nous pourrions venir toquer à la porte du régime général. Et puis, j’ai vécu deux ans à l’étranger dans un pays où la retraite pour beaucoup est une chimère. Alors mettre un peu la main à la poche, je n’y suis pas opposé, pourvu que ce ne soit pas déraisonnable.

      Suis-je encore jeune avocat ? En tout cas, voilà à suivre un texte de Sylvain Tesson qui dit bien l’état d’esprit dans lequel j’ai écrit mon laïus :

      « Loin de nous tout mépris à l’égard de ces lycéens qui manifestaient cette année, par les belles journées de l’automne naissant, contre la réforme des retraites. Leurs angoisses sont certainement sincères, et l’avenir pas très rassurant. Le spectacle n’en est pas moins étrange d’un adolescent s’inquiétant pour ses lendemains, à l’âge ou l’avenir ne devrait inspirer qu’un souverain mépris. Voit-on James Dean militer pour une vie pépère, Arthur Rimbaud pour la Sécurité sociale, Janis Joplin pour des repas équilibrés et Rupert Brooke pour un monde plus sûr ? Au même moment, une association savoyarde recevait des élèves mongols dans le cadre d’un échange linguistique. Les enfants des steppes venaient passer quelques semaines dans les alpages pour perfectionner leur français puis rentraient chez eux, sous la yourte. Question du journaliste à l’un des enfants, le jour du retour en Mongolie : « Qu’est ce qui t’a manqué le plus pendant ton séjour en France ? » Réponse du gamin : « Mon cheval et ma liberté ». Pendant ce temps, d’autres enfants défilaient pour leur sécurité. » (Sylvain Tesson – géographie de l’Instant)

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