La chronique des risques psychosociaux chez les juristes (3).

Mes 2 premières chroniques ont été consacrées à un risque psychosocial très répandu : le burn-out. Le phénomène est reconnu, identifié – même s’il n’est pas reconnu pas les intéressés. Bien d’autres formes de souffrance au travail existent, dont les symptômes sont plus ou moins masqués, voire banalisés.

Avant d’en découvrir une nouvelle illustration, n’oubliez pas de répondre à l’enquête sur les risques psychosociaux des juristes : elle seule nous permettra de mieux connaître cette facette de votre métier et d’enrichir notre vision de votre ressenti de votre travail comme juriste.

Voici maintenant un nouveau portrait...

Alissa est avocate. Après des études brillantes, elle a cherché à se spécialiser. Le droit des affaires l’a mené dans un domaine qu’elle a ressenti comme « porteur » : le droit des assurances. Avant de s’installer elle a travaillé pendant quelques années dans le service juridique d’une compagnie d’assurance. Elle a appris les « ficelles du métier » d’assureur, et a elle pu ouvrir son cabinet en s’appuyant sur cette expérience. Sous contrat avec une compagnie, elle a un flux d’activité régulier et nourri.

Elle s’occupe de la défense de la compagnie contre les parties adverses, c’est-à-dire les victimes.. Elle y met sa compétence, son intelligence, son courage... Elle est appréciée. Elle analyse finement les dossiers, reconstitue les séries de jurisprudences, argumente, démolit les positions de l’adversaire. Celui-ci est souvent l’avocat d’une autre compagnie d’assurance subrogée, parfois c’est l’avocat de celui qui a subi le préjudice, ou encore il se peut que la victime vienne seule.

Il arrive qu’un léger malaise s’insinue dans l’esprit d’Alissa : devant cet être humain qui vient seul, qui se présente à elle dans sa nudité avec son préjudice matériel, ses pertes financières, voire ses dommages physiques, sa souffrance dans son chair, sa douleur morale, elle a un instant d’empathie, elle a envie de ne plus être aussi efficace, de comprendre, de partager...

D’autant que l’affaire peut durer, longtemps, les rendez-vous se multiplier, une connaissance mutuelle se développer, une forme de relation se construire. Mais vite Alissa s’efforce d’effacer cette compassion de son esprit : elle est au travail, dans son travail d’avocat, dans la fonction pour laquelle elle est rémunérée… Elle a le devoir de défendre son client, quel qu’il soit. C’est sa mission, son devoir. Elle doit se barder contre tout sentimentalisme, toute implication personnelle. Pour y arriver, elle se dédouble : celle qui défend la compagnie est un personnage, ce n’est pas vraiment elle.. Son serment n’est-il pas « Je jure, comme Avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. » Humanité …

Depuis quelques années le sommeil d’Alissa est devenu plus capricieux. Certaines nuits sont restées complètes, pleines, reposantes, d’autres moins. L’endormissement se passe bien : il faut dire que les journées sont fatigantes. Et puis, vers 2 – 3 heures du matin, en fin d’un rêve, c’est le réveil : le sommeil l’a quittée. Il ne revient sur la pointe de pieds que vers 5 heures. Une heure avant le moment auquel elle doit se réveiller.

Elle a attendu quelques semaines puis s’est résignée à aller consulter. Le médecin lui a prescrit des somnifères, qui remplissent leur mission. Elle ne peut plus maintenant vivre sans eux. Ils constituent son viatique, sa clé d’accès au paradis de l’engourdissement, sa pilule de la paix. Peut-être depuis quelques temps sont-il un petit peu moins efficaces... Le 1er endormissement de la nuit se fait plus tard, Melissa a plus de mal à lâcher-prise.. Elle s’angoisse un peu parfois : combien de temps les doses de somnifères suffiront-elles à l’accompagner dans le sommeil ?

Les insomnies d’Alissa peuvent avoir de multiples causes, professionnelles ou personnelles. Certaines d’entre elles sont peut-être enfouies très loin dans sa psyché. Ou peut-être la plus prégnante se trouve-t-elle dans sa vie quotidienne : le professionnel libéral, s’il a la chance de ne dépendre de personne, dépend en réalité de tous ses clients. Ici n’a été décrit que la surface des choses.

Son histoire nous donne néanmoins l’occasion de se souvenir que les risques psychosociaux peuvent se manifester sous des formes très diverses. Certaines de ces formes semblent admises dans la société actuelle, acceptées, considérées comme « normales ».

Peut-être trop …

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Vos commentaires

  • oui, le serment de l’avocat comme celui du médecin sont les fondements même de leur mission, celle d’accompagner l’humain vers la justice ou le soin......hélas, de mission, elle devient profession.....de plus en plus technique s’éloignant ainsi de plus en plus du serment......

    le serment de l’avocat tout comme celui du médecin devraient être obligatoirement affichés dans leur cabinet, comme "piqûre de rappel" de la spécificité de leur mission.....

  • Bonjour !

    Et merci pour cette très intéressante chronique.

    Je suis atteint par les mêmes troubles du sommeil qu’Alissa....A la minute près !

    Je sais que vous n’êtes pas médecin mais, selon vous, quel remède devrais-je essayer ? Un psy, ou changer de métier ?

    Bien cordialement.

    • par Geenviève NICOLAS- BUSSAT , Le 26 mars 2013 à 12:34

      Bonjour
      Je comprends votre souci et votre questionnement
      Comme vous l’avez vous-même indiqué, il m’est impossible de vous conseiller l’une ou l’autre de vos alternatives. Je peux en revanche vous suggérer d’en parler à un ami capable de vous écouter sans projeter ses propres représentations, et/ou à un médecin qui pourra éventuellement vous orienter, et/ou à un professionnel de la relation d’aide qui vous accompagnera dans la démarche de réflexion.
      Bon courage !

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