La chronique des risques psychosociaux chez les juristes (8).

Virginie a 42 ans. Mariée 3 enfants. Responsable du contentieux d’une très grande entreprise du tertiaire.
Une jolie fille, avenante, empathique, prévenante. En outre courageuse et compétente. Mais...

Précédente chronique ici.

(Première partie)

Son poste de responsable, elle ne l’a pas eu tout de suite. Elle a d’abord fait partie du contentieux d’une filiale en création, puis est devenue l’adjointe du responsable du contentieux de la maison-mère ; elle a fait ensuite une mobilité interne, restant toujours dans son secteur de compétence, où elle était appréciée. Puis on est venu la chercher. Le Directeur juridique lui-même, qu’elle avait connu dans son précédent poste, l’a appelée pour lui en offrir le responsabilité, faisant référence à ses nombreuses compétences et talents.

Virginie a donc pris son nouveau poste en confiance, faisant la connaissance de ses nouveaux collaborateurs, découvrant les dossiers (qui étaient importants) et prenant contact avec ses interlocuteurs. L’ambiance était sympathique. Le Directeur l’appréciait, multipliant les compliments. Les déjeuners de travail étaient fréquents. Les réunions le soir aussi. Le Directeur la faisant souvent appeler vers 18h, pour un dossier ou un autre, faire le point, demander un débriefing, savoir où elle en était de ses réflexions, lui donner des informations, échanger, lui faire part de son avis, de son point de vue.

Vers 19h le Directeur proposait de prendre un verre, ouvrant la discrète porte de son placard à alcools. Virginie acceptait un jus de fruit, mi-flattée, mi-contrainte, songeant avec inquiétude à ses enfants, qu’une nounou gardait chez elle jusqu’à son retour tardif.

Le Directeur la flattait, s’émerveillait de la pertinence de ses analyses, demandait souvent son avis pour des dossiers ne la concernant pas. Il lui arrivait aussi de faire part de son opinion sur certains salariés de sa direction, portant sur eux des jugements dénués de bienveillance, ou même d’objectivité. La proximité aidant, il s’ouvrait aussi de confidences sur sa propre femme, présentée comme une incapable, dénigrée, ramenée à moins que rien. Il lui arrivait même d’effleurer Virginie, oh très légèrement, comme on fait entre collègues ..

Un vendredi soir, après une séance de travail particulièrement longue, Virginie a été invitée à poursuivre la discussion en allant dîner dans un petit restaurant à côté, qu’il connaissait bien. Prise au dépourvu, elle s’est sentie obligée d’accepter... Les choses ont alors pris une autre tournure. Au milieu du repas, elle a eu droit à une déclaration enflammée, avec force emphase, promesses et engagements.

Affreusement gênée, impuissante, sidérée, Virginie s’est sentie prise au piège. Elle a néanmoins trouvé la force de décliner la proposition, avec le plus de doigté possible. Elle a rappelé qu’elle était mariée, qu’elle avait des enfants. Pas de problème, il était prêt à les prendre en charge.
Rentrée chez elle Virginie n’a pas osé en parler à son mari. La femme a souvent dans ces cas-là un sentiment de faute personnelle …

Son WE s’est passé entre le bouleversement et l’inquiétude.

Le Lundi matin, très tôt, elle a reçu un appel de son Directeur. Voix froide, formule lapidaire : "Vous avez passé un bon WE ? Si c’est non, tout va changer entre nous". Et il a raccroché.

Et là, pour Virginie, l’enfer a commencé.

C’était des appels avec des dénigrements péremptoires : "Vous êtes nulle", "Vous êtes incompétente, bonne à rien."

Pire : les dossiers qu’on lui donnaient étaient truqués : des informations ou des pièces importantes ne lui étaient pas communiquées. La fonction du juriste est délicate et périlleuse. Son avis se fonde sur des éléments qui sont parfois décisifs et orientent les consultations et la rédaction des conventions. Le priver de ces éléments est le mettre en danger ; et démontrer que les pièces ne lui ont pas été communiquées est impossible. Virginie risquait la faute professionnelle grave. L’inquiétude, la méfiance, la peur ont progressivement envahi son esprit.

Elle a vu peu à peu ses collègues s’éloigner d’elle, mystérieusement. L’isolement a rendu la situation encore plus pénible : impossible de parler, de s’expliquer, de confronter, de se défouler...

Après sont venues les brimades, tel le retrait de la signature ..
L’étape ultérieure a été la manipulation des collègues contre Virginie. Elle n’a pas su les moyens utilisés, mais les flatteries, les promesses, les accusations, le dénigrement ont du être largement utilisés. La langue peut être tellement perfide ! Le grand air de la calomnie ne se chante pas que dans les opéras.

Enfin l’arrivée des dossiers s’est progressivement tarie …
Et bien sûr aucune prime .. ni progression de rémunération.

Virginie a changé. Au début elle s’est sentie forte, légitime dans sa compétence, protégée par son expérience et sa réputation. Elle répondait pied à pied aux critiques que son Directeur formulait. Elle argumentait, se défendait. Puis peu à peu elle a commencé à avoir peur. Lui continuait sans relâche son entreprise de déstabilisation. L’angoisse s’insinuait insidieusement. Virginie était préoccupée en revenant chez elle, elle faisait des cauchemars, elle se sentait fatiguée. Elle a perdu son allure énergique, son apparence a changé. Les cernes sont apparus sur son visage, avec un teint gris. Ses gestes sont devenus nerveux. Plus le temps passait plus elle perdait pied. Il lui est arrivé d’avoir des oublis, de ne plus savoir où elle en était, de se sentir hébétée. Ses proches observaient silencieusement ces changements, impuissants.

Au bout du rouleau, acculée, Virginie s’est vue contrainte, avec un sentiment d’humiliation, de saisir la DRH. Celle–ci a commencé par mettre en doute la réalité des déclarations, avançant une représentation vraisemblablement erronée de la réalité, peut-être due à une excessive sensibilité ou à la fatigue (une mère avec 3 enfants ..). Puis on a cherché à relativiser les faits, montrant que c’était finalement normal, qu’il n’y avait pas lieu de dramatiser. Devant la ténacité de Virginie aiguillonnée le besoin d’être entendue, écoutée, défendue, sauvée, la DRH a légèrement modifié son attitude ..

Virginie a été invitée à déjeuner par son Directeur, qui lui a proposé "On fait la paix". Comme si un pervers pouvait "faire la paix" !
Virginie est restée sur la défensive, aux aguets, vigilante aux évènements. Le scénario a repris de plus belle.

A nouveau saisie, la DRH avoué son impuissance." On connaît sa réputation mais on ne peut rien faire... Il connaît beaucoup de choses..." Beaucoup de choses ou beaucoup de gens ?

Une compensation a toutefois été trouvée, sous forme d’un versement d’une somme d’argent ne figurant même pas sur la feuille de paie. … Plus courageux tu meurs.

Et l’enfer a continué. Comment Virginie pouvait-elle en sortir ?
A suivre sur le village...

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