La chronique des risques psychosociaux chez les juristes (7), enquête auprès des juristes d’entreprise.

Les résultats généraux de l’enquête menée avec le concours du Village de la Justice sur les risques psychosociaux des professionnels du droit ont déjà fait l’objet d’une publication et de commentaires en Juillet dernier.
Les résultats propres aux avocats ont été commentés fin octobre sur ce même site.

Aujourd’hui voici l’analyse pour les juristes d’entreprises...

Les juristes d’entreprise ont été les professionnels les plus nombreux à répondre à notre enquête. 53% des réponses sont leur fait.
Leur ancienneté s’échelonnait de 6 mois à 34 ans, avec une moyenne proche de 8 ans.

1 - Les réponses aux questions faisant l’objet de l’enquête

Les réponses doivent être analysées à 2 niveaux : en elles-mêmes, sur ce qu’elles disent du vécu des juristes d’entreprise, et par rapport aux réponses de l’ensemble des professionnels du droit, ou de celles des avocats.

Vous sentez-vous stressé dans votre métier ?

70% des juristes d’entreprise se déclarent toujours (17%) ou souvent (53%) stressés ; 26% le sont parfois, et seulement 4% ne le sont que rarement.
L’ensemble des professionnels se déclare stressé (toujours et souvent) à hauteur de 76%, les avocats atteignant le chiffre record de 89% …

Vous et les moyens de faire votre travail...

Le temps vous manque-t-il pour votre vie personnelle ?
19% manquent toujours de temps pour leur vie personnelle, et 50% souvent – aucun ne déclare ne jamais manquer de temps.
L’ensemble des professionnels du droit exprime ce manque à hauteur de 25% (toujours) et 48% (souvent), le pic extrême étant les avocats dont 37% déclarer toujours manquer de temps pour leur vie personnelle.

Avez-vous l’impression que votre temps est désorganisé (prévisibilité de votre emploi du temps, maintien des rendez-vous) ?

Toujours Souvent Parfois
Juristes d’entreprise 15 47 28
Avocats 18 55 22

Le statut de salarié d’entreprise ne protège pas de façon significative contre la désorganisation du temps.

Estimez-vous avoir assez de temps pour faire "de la belle ouvrage" ?

73% estiment que oui toujours (30%) ou souvent (43%) – parfois 18%.
Grosse différence avec les avocats dont seulement 11% estiment avoir toujours assez de temps, 58% souvent, mais 27% parfois seulement.
Pour l’ensemble des professionnels : respectivement : 23, 48 et 2%.

Pensez-vous avoir les moyens de faire le travail demandé ?

Les moyens semblent manquer cruellement : 2% seulement ont toujours les moyens, 29% souvent, 39% parfois, et 25% rarement.
En comparaison : ensemble des professionnels : respectivement 4, 39, 37 et 20% : les juristes d’entreprise ne se sentent pas aidés ..

Vous et la matière juridique

La complexité du droit est-elle source d’inquiétude ?

Toujours : 11%, souvent 24% et parfois 36%, soit au total 71% : pour un tiers des juristes d’entreprise la matière juridique est toujours ou souvent anxiogène.
L’ensemble des professionnels le ressent encore plus puisque le taux atteint 41%, et 54% pour les seuls avocats.

La lourdeur du formalisme est-elle source de stress ?

Pour 70% des répondants : souvent (36%) ou parfois (34%) (et 9% toujours).
Chiffres comparables aux réponses de l’ensemble des professionnels du droit : toujours : 13% ; souvent : 35% ; parfois : 33% ; rarement : 17%.

Êtes-vous gêné par les incertitudes liées au droit (évolution rapide des textes, décisions des tribunaux) ?

Souvent : 27%, parfois : 36% et rarement 25% : les juristes d’entreprise semblent s’adapter aux incertitudes...
Chiffres comparables aux réponses de l’ensemble des professionnels du droit.

La longueur des procédures vous agace-t-elle ?

De la philosophie chez les juristes d’entreprise : 12% sont toujours agacés, 26% souvent et 42% rarement.
L’ensemble des professionnels semble y être un peu plus sensible (toujours : 12 % ; souvent : 28% ; parfois : 36%).

Vous posez-vous parfois la question du sens de votre métier ?

Question épineuse... Toujours : 13% - souvent : 37% - parfois : 22% - rarement : 16% - jamais : 12%
On peut dire que 40% des juristes d’entreprise se pose des questions (toujours et souvent), mais que 28% sont bien dans leur métier...
Les réponses de l’ensemble des professionnels du droit sont un peu plus dubitatives : toujours 16% ; souvent 37% ; parfois 21%.

Vous et vos parties prenantes

Avez-vous un sentiment de malaise quand vous subissez des pressions internes ?

Toujours : 25% ; souvent : 42 ; parfois 24 ; rarement : 8 et jamais : 1%.
La majorité des réponses se situe au "souvent", mais un quart ressent toujours ce malaise.
Chiffres proches de l’ensemble des professionnels du droit (toujours : 28% ; souvent 39%). Pas de particularité à ce niveau.

Arrivez-vous toujours à vous faire comprendre par vos clients ? (qu’ils soient externes à l’entreprise ou internes)

Bonne nouvelle : les juristes d’entreprise se font toujours comprendre (5%) ou souvent (60%). Aucun n’y parvient jamais : le métier n’empêche donc pas l’intégration professionnelle dans l’entreprise.
C’est un peu moins que l’ensemble des juristes (toujours 10% et souvent 60%), mais moins que les avocats (75 % toujours ou souvent).

Considérez-vous que les relations avec vos collègues juristes sont rendues plus difficiles par la matière ?

Les relations avec les collègues juristes ne sont pas rendues plus difficiles par la matière (parfois 25%, rarement 44%, jamais 13%)
Peu de différence avec les réponses de l’ensemble des professionnels du droit : parfois : 27% ; rarement : 41 % ; jamais 14%.

Êtes-vous satisfaits des relations avec vos confrères ?

Les relations avec les confrères sont bonnes : toujours 3%, souvent 63%, mais pour 1/3 des répondants parfois, rarement ou.. jamais.
Ce qui est un peu meilleur que l’ensemble des professionnels : toujours et souvent : 60% (dont 4 et 56%) : les autres professionnels du droit ont donc globalement de moins bonnes relations avec leurs confrères.

Avez-vous le sentiment d’être seul au point de vue professionnel ?

Un cinquième des juristes d’entreprise se sent toujours seul (19%), 45% souvent, et 18% parfois.
C’est davantage que pour l’ensemble des professionnels du droit : toujours : 17% ; souvent 40%.

Vous et votre employeur

Le périmètre de vos activités, de vos pouvoirs et de votre responsabilité sont-ils suffisamment définis pour travailler dans la sécurité ?
Un chiffre est parlant : pour 71% des répondants le périmètre est peu sécurisant (22% parfois, 27% rarement et 12% jamais) - (et 26% souvent)
Chiffres comparables aux réponses de l’ensemble : parfois 21% ; rarement 30 ; jamais 11%.
Les avocats se sentent plus sécurisés : 21% parfois, 23% rarement et 7% jamais.

Pensez-vous avoir la reconnaissance de votre travail en termes de salaire notamment ?

Juristes d’entreprise : un gros déficit de reconnaissance : 60% jamais ou rarement (23% jamais ; 37% rarement) et 20 % parfois.
Chiffres totalement comparables aux réponses de l’ensemble de la profession.
Une question : mauvais positionnement des juristes, ou mal commun à tous les salariés ?

Souffrez-vous de ne pas avoir des possibilités d’évolution intéressantes ?

Toujours 24% ; souvent 37% ; parfois 22 % : plus de 60% n’ont pas d’évolution possible ..
Ensemble des professionnels du droit : toujours 21% ; souvent 32% ; parfois 25% : un peu moins

Si vous êtes manager : avez-vous vous des problématiques particulières de management liées à la profession juridique ?

Seulement 49% de répondants se sont déclarés managers.
Bonne nouvelle : le droit engendre rarement des problématiques particulières : jamais : 19%, rarement : 28% ; parfois 33%.
Chiffes comparables pour l’ensemble des professionnels jamais 17% rarement 27% ; parfois 36 % ;
Les avocats semblent avoir plus de problèmes : jamais 9 % ; rarement 29 % ; parfois 43 %.

L’entreprise vous fournit-elle les formations utiles pour développer vos connaissances ?

Plutôt non : jamais : 19% ; rarement 25 ; parfois 29%, soit un total de 72%.
Ensemble des professionnels : même tendance : jamais 17% ; rarement 31% ; parfois 25%.
Une question de fond : cette tendance est-elle spécifique aux juristes d’entreprise ou ne concerne-t-elle pas tous les salariés ?

En conclusion

Conseilleriez-vous votre métier à un jeune ?

En % Toujours Souvent Parfois Rarement Jamais
Juristes d’entreprise 7 32 29 25 5
Tous professionnels du droit 7 26 33 25 9

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 30% des juristes d’entreprise ne conseilleraient jamais ou rarement leur métier ; et 29% seulement "parfois" : donc un jugement "en retrait" pour 59% d’entre eux.
Chiffres légèrement meilleurs que l’ensemble des professionnels du droit ... Mais de si peu !

2 - Les commentaires libres

Ces commentaires, qui étaient anonymes, viennent éclairer et compléter les réponses au questionnaire.

En synthèse :

Le juriste d’entreprise subit les problèmes de tout salarié actuel ("le nouveau mal des entreprises") :
- surcharge de travail (plusieurs cas de burn out)
- pressions sur les collaborateurs sans prise en charge projet
- réunionite, présences tardives obligatoires, dossiers (mal)gérés en urgence qui n’aboutissent pas..
- despotisme des managers
- difficulté de gestion du temps
- conflit avec les valeurs de l’entreprise

S’y ajoutent les problèmes spécifiques à la fonction :
- "grosses" questions sur la place du juriste dans l’entreprise, notamment par le rattachement hiérarchique
- faible reconnaissance du travail
- mauvaise considération dans l’entreprise
- doutes sur l’utilité du travail (préconisations du juriste non suivies, non prise en compte des "précédents", décisions "quick and dirty")
- déspécialisation du travail
- obligation à des tâches subalternes
- absence de moyens (absence d’informations pour traiter un dossier, pas de formation)
- absence d’évolution possible et enfermement dans le métier
- voire très grande solitude (cas des juristes seuls de la fonction).

Avec des conséquences spécifiques pour le juriste :
- stress important lié à la volonté de sécuriser les affaires, sans collaboration des collègues et sans soutien de la hiérarchie
- sentiment de ne pas être compris, notamment par la hiérarchie qui ne possède pas la même culture
- insécurité
- pour le manager : difficulté de trouver des collaborateurs de remplacement en cas d’absence car la complexité du métier liée aux spécificités de l’entreprise rendent plus longues les formations internes permettant à une personne tierce d’être opérationnelle

Une bonne nouvelle : la valeur ajoutée des services juridiques est souvent reconnue et respectée dans les collectivités territoriales.

Une idée : préparer les juristes dès l’université à l’intégration dans le milieu professionnel.

Quelques verbatim (paroles de juristes...) :

Le juriste, en bout ligne sur les dossiers, est frappé de plein fouet par le nouveau mal des entreprises : réunionites, présences tardives obligatoires, dossiers (mal)gérés en urgence qui n’aboutissent pas.. despotisme des managers.

Le droit pour moi c’est la Révolution française, Fouquier-Tinville. L’image d’un profond respect exprimée par Victor Hugo. C’est aussi Carbonnier, des mots précis un style serré. Aujourd’hui tout cela est dévoyé. Le droit se résume à des courriers électroniques mal écrits où pullulent les "asap", "bc" et autres acronymes lobotomisants ; et à des contrats mal écrits par des juristes qui se voient comme des esprits. Ce ne sont que des incultes au service de sophistes. Ce droit là c’est le pandémonium.

Le métier de juriste est peu "exportable", ce qui est une faiblesse majeure actuellement. Le juriste est mal considéré en entreprise, mal rémunéré et les inégalités de salaires hommes/femmes impliquent le recrutement de juristes essentiellement femmes, avec une hiérarchie d’hommes. Si je devais refaire mon choix de carrière professionnelle, je ne serai pas juriste : beaucoup d’études, peu de reconnaissance en entreprise, peu d’évolution possible, et une charge de travail et de stress importante. Actuellement, professionnellement, j’essaie de m’éloigner de l’étiquette de juriste

J’aime bien mon métier. C’est plutôt l’environnement dans lequel je l’exerce qui est stressant : absence d’informations pour traiter un dossier, dossiers inintéressants et mal ficelés ... aucune perspective d’évolution dans l’entreprise "même en tuant son boss" !!

Les autres sources de stress pour la profession de juriste me semblent être :
- un problème de la définition du pouvoir du juriste
- un manque de connaissance des directions générales du métier de juriste
- une appréhension et compréhension insuffisante des sujets et enjeux juridiques des clients internes y compris direction générale
- un positionnement à renforcer de la direction juridique (DJ en Comex souhaitable)
- des moyens pas suffisamment adaptés aux besoins et surtout aux enjeux (recrutement, formation, budget)
- un contournement des solutions juridiques parfois

Quelques questions ouvertes : Une des contraintes qui me paraît majeure c’est "la place du juriste dans l’entreprise" Comment se positionner vis à vis des autres fonctions ? opérationnelles, financières etc ? Pourquoi les directeurs juridiques dépendent de secrétaires généraux et ne sont que trop rarement intégrés à des CODIR ? Pourquoi la grande majorité des juristes sont des femmes et la grande majorité des directeurs juridiques sont des hommes ? Comment nous juristes pouvons-nous faire pour améliorer notre communication et nous positionner comme business partner ?

Situation contrastée : grande implication, grande valorisation dans l’entreprise, mais également évidemment sources de stress et parfois manque de reconnaissance. Mais bilan globalement positif.

La préparation à l’intégration du milieu professionnel est une grosse lacune de l’Université. Il serait probant d’établir un enseignement visant à établir le rôle de juriste en entreprise, les risques de ce métier en entreprises, la responsabilité du juriste. Tous les cursus universitaires sont généralement axés sur les mêmes finalités à savoir l’avocature, la magistrature et l’enseignement.

Le métier évolue, la fonction également, on ne parle plus de prestation juridique mais de partenaire du business, les contraintes de temps obligent souvent à prendre des décisions "quick and dirty". Reste les cas où l’impossible ne peut être réalisé.

Si j’avais su ... j’aurais pas v’nu !

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