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Bien communiquer pour les magistrats : retour d’expérience d’Agnès Thibault-Lecuivre.

La communication professionnelle est un exercice difficile. Quand elle est pratiquée par les magistrats, représentants de la Justice, chaque mot doit être pesé avec encore plus d’attention. C’est le constat qu’a fait Agnès Thibault-Lecuivre, magistrate en disponibilité, ancienne chargée de mission presse et communication du procureur de la République de Paris (2012-2018), et actuellement conseil en stratégie de communication chez Angie Consulting.
Le Village de la Justice l’a rencontrée afin qu’elle nous livre ses impressions d’experte de la communication judiciaire.

Village de la Justice : En quoi le poste de chargée de mission presse et communication du procureur de la République de Paris vous a-t-il attiré ? Avez-vous bénéficié des sessions d’entrainement en formation continue de l’École Nationale de la Magistrature ?

Agnès Thibault-Lecuivre : Mon attrait pour ce poste correspondait à ma rencontre avec François Molins [1] et à une appétence précoce pour la chose médiatique. En effet, au collège, déjà, j’avais eu une expérience à la rédaction de France Inter. J’en ai gardé un souvenir vivace concernant les contraintes des médias notamment celle d’avoir une information fiable de la façon la plus précise et rapide possible.

Ensuite, j’ai poursuivi ma formation à la communication durant ma carrière de magistrate en septembre 2006, au parquet de Bobigny, dans la section criminelle, notamment avec des affaires qui ont vocation à être médiatisées. En parallèle, j’ai profité des stages proposés dans le cadre de la formation continue de l’ENM pour en faire un à la rédaction de France 2 au service « informations générales ».

Le procureur de la République doit communiquer dans un cadre mesuré et de façon opportune.

Avez-vous pu constater que les promotions actuelles sont plus enclines à communiquer ? Comment analyseriez-vous l’évolution de la communication des magistrats et notamment celle des procureurs de la République ?

Avec l’arrivée de Twitter notamment, certains magistrats, voire des auditeurs de justice, sont très présents sur les réseaux sociaux, de manière anonyme ou non, et partagent une même envie de faire connaître la matière judiciaire.
Certains procureurs de la République sont également plus enclins à faire une conférence de presse dès lors qu’un dossier judiciaire prend une ampleur médiatique conséquente.

Néanmoins, il est essentiel de rappeler qu’il ne faut pas communiquer pour communiquer. Le procureur de la République tient sa légitimité et son droit de communiquer de l’article 11 du code de procédure pénale, mais il doit le faire dans un cadre mesuré et de façon opportune.

Quelle était votre organisation pour rédiger les déclarations de François Molins, alors procureur de la République de Paris ? Aviez-vous une équipe importante ?

J’étais seule pour gérer la communication du procureur. Il y avait bien évidemment des secrétaires et des assistantes pour recevoir des appels sur le téléphone fixe. Mais les journalistes pouvaient également passer par les téléphones portables.

Il y a plusieurs types de communication suivant la journée et son contenu. En période d’actualité normale, il n’y a pas de communiqué de presse à rédiger. Néanmoins à Paris, compte tenu de l’amplitude des sujets traités, il y a souvent des journalistes qui appellent pour diverses raisons. Il est donc nécessaire d’être systématiquement à jour dans la connaissance des dossiers. Quand la journée est conséquente, ce qui est souvent le cas, il faut jongler sur la liste d’appels entre les téléphones pour répondre à chacun.

"Il y a plusieurs types de communications suivant la journée et le contenu".

Sur des dossiers bien spécifiques avec la nécessité de rédiger des communiqués de presse, il y avait des allers retours entre les chefs de section, moi-même qui proposais des versions et le procureur de la République. Le secrétaire général de l’époque et une vice-procureure chargée de mission politique partenariale avaient un regard sur la production livrée. D’autant plus qu’un week-end sur trois, nous étions alternativement de permanence.

Sur la communication spécifique pendant les attentats, j’étais intégrée à la cellule de crise. J’étais présente sur les scènes de crime. J’étais destinataire de toutes les informations que je devais donc trier et produire les éléments de langage à utiliser en point presse. C’était un travail collectif, quand bien même j’avais la plus grande responsabilité en raison de ma fonction. Bien évidemment, François Molins contribuait largement à la communication.

Les médias ou les comportements des journalistes sont-ils parfois dangereux au bon déroulement de l’enquête judiciaire ? Quel regard portez-vous aujourd’hui sur les relations entre magistrats et journalistes ?

Le procureur pouvait en appeler à la responsabilité des médias en point presse. Il n’hésitait pas à le faire, même s’il ne faut pas les stigmatiser. Il y a eu de la part des médias un travail d’adaptation pour connaître du fonctionnement de la cellule de crise du bureau du procureur dans un contexte très concurrentiel. Car il faut surtout se demander si les médias veulent l’information pour l’intérêt général ou alors dans une recherche du scoop, pour être le premier à la divulguer au public.

Les médias et les magistrats doivent s’adapter les uns aux autres dans l’intérêt général.

Il y a parfois une incompréhension entre magistrats et journalistes sur les métiers de chacun, et parfois une arrogance de part et d’autre. Mais il y a aussi un certain nombre de journalistes qui sont très curieux de la matière judiciaire et de la construction d’un dossier, des techniques des magistrats. Ces derniers, de leur côté, sont désireux d’expliquer leur travail.

On se rappelle l’affaire de la disparition de l’étudiante Narumi Kurosaki en décembre 2016 qui avait surtout affolé la presse nippone. Y a-t-il une internationalisation de la communication judiciaire ? Est-ce que cela vous inquiète ?

Il y a évidemment une internationalisation dès lors qu’il y a des intérêts étrangers qui sont en cause ou concernés. Les médias étrangers nous appellent quand il s’agit de ressortissants étrangers par exemple. Pendant les attentats, alors même que la France était la plus touchée, l’écho à l’international a été très important, et il ne fallait pas négliger les médias étrangers, peu familiers de la procédure française, quand bien même le traitement de leurs demandes pouvait être chronophage. Une adaptation de la communication judiciaire à cette internationalisation semble s’imposer ; encore faut-il en avoir les moyens.

Propos recueillis par Simon Brenot
Rédaction du Village de la Justice

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Notes :

[1Procureur de la République de Paris (2011-2018).