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Avocats, comment éviter de vous faire « ubériser » ? (1) Le constat.

Le numérique - par le canal internet mais pas seulement - a transformé et transformera de plus en plus de secteurs. Après le commerce, le voyage, la publicité, les transports de particuliers... est venu le temps du droit.

Le temps de la transformation du "marché du droit" [1] est en réalité là depuis plusieurs années pour les observateurs attentifs [2], mais nous sommes encore peu ici en France à l’avoir vraiment envisagé, imaginé, confortablement installés que nous sommes dans des querelles entre métiers du droit et autres combats "locaux".

Depuis quelques mois, tout a changé. D’une poignée de sociétés qui attaquaient parfois maladroitement les professions réglementées sur leurs terres, nous sommes passés à des dizaines d’entreprises efficaces, pointues, apportant des réponses très professionnelles à des besoins existants, souvent mal adressés par les avocats, et surtout à des marchés en création.
Pensons par exemple au domaine du financement des actions en justice ; qui eut imaginé il y a 2 ans qu’il y aurait au début 2015 plusieurs sociétés sur ce marché [3] et que ce serait l’une des conséquences de l’introduction des actions de groupe qui change en profondeur l’approche de l’accès à la Justice ?

C’est un fait, le marché du droit a donc entamé sa mue. Il ne s’agit pas ici de jouer au prophète de mauvaise augure, mais de constater que le droit semble tenté par un mouvement dit "d’ubérisation" [4] : une part de la valeur de la prestation juridique pourrait passer des mains de l’avocat à celles des intermédiaires et prestataires non réglementés, plus efficaces en marketing et créations de services. Une partie de la valeur... et donc aussi évidemment de la facturation.

Dans le cas de la société Uber [5], elle a pris sur le tarif des taxis une part qui rémunère son service. Tout en baissant le prix global de la course, en fluidifiant les échanges, et en devenant incontournable. Elle espère être un jour le "1er recours des utilisateurs", ce qu’aimeraient bien être les avocats pour les usagers du droit... une excellente position pour vendre d’autres services ensuite !

Autrement dit pour revenir au droit, il se pourrait bien que des sociétés privées commencent à grignoter du chiffre d’affaires aux avocats en les transformant partiellement en sous-traitant [6]. Dans le même temps ces nouveaux entrants vont chercher à augmenter la taille du marché du droit, en créant de nouveaux besoins - ou en répondant à des besoins non statisfaits (petits litiges, services en ligne...).

"Impossible, notre profession est réglementée, nous avons un monopole du droit !" Monopole partiel cher maître vous le savez, et la profession est lâchée sur ce sujet par la société dans son ensemble, à commencer par les politiques : le mot d’ordre désormais est de développer des marchés, de l’emploi, de l’activité, qu’il s’agisse de travailler le dimanche ou de multiplier le recours au droit, peu importe, toute cette agitation assurera des lendemains meilleurs par la consommation ! Il faudra un certain temps sans doute avant que nos dirigeants n’écoutent les doutes et questions que cette simplification appelle, mais c’est une autre question.

Donc la concurrence va s’accentuer... et le musclé mais maîtrisé bras de fer habituel avec vos amis experts-comptables et notaires pourrait devenir, finalement, un bon souvenir.

Il n’est nullemment question ici de forcer la note avec le discours moderniste habituel sur la nécessaire numérisation des entreprises, ou encore leur internationalisation... Libre à vous d’ajouter ces options à votre cauchemar si vous êtes amateur de sensations fortes, ici nous en resterons au rayon "ubérisation".

Les "grands consultants du monde" annoncent régulièrement que les dinosaures disparaitront très vite s’ils ne s’adaptent pas. Ce ne sont "que" de grands consultants très éloignés de nous, mais vous savez quoi ? Ils ont peut-être raison, et les dinosaures qui disparaissent sont parfois des multinationales des années 80 seulement ! Oui, on ne parle pas que des Kodak ou Compaq qui ont disparu, mais aussi de sociétés bien installées, désormais mal en point comme AOL, Yahoo... Les plus petits sont évidemment aussi concernés, même si leur disparition fait moins de bruit.

Mais revenons à notre marché du droit franco-français, que l’on sent bien menacé. L’avocat "tout seul dans son cabinet" n’a finalement pas tant d’armes que cela pour lutter contre la concurrence de TPE innovantes. Un candidat au bâtonnat me confiait récemment lors de notre remise des Prix de l’innovation des avocats, avec un peu de tremolo dans la voix, que si "on n’innove pas maintenant, on va tous crever".
Bon, c’est dit, et nous savons maintenant qu’après les taxis, les pharmacies ou d’autres professions plus ou moins protégées, vient le tour des avocats... (pour approfondir les causes du phénomène, on se réfèrera avec profit au livre de Thierry Wickers (éditions Dalloz, 2014) ou d’autres ouvrages et articles sur la profession d’avocat).

Que faut-il faire alors ?
Nous en parlons dans la seconde partie de cet article, avec un intéressant jeu de cartes... Nous verrons que les avocats ont des cartes en main et que d’autres leur manquent.

Christophe Albert
Village de la justice

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Notes :

[1Nous résumerons ainsi de façon un peu triviale et à connotation industrielle un secteur pourtant très lié à l’humain et à l’échange apparemment artisanal... mais plus seulement.

[2...Si l’on suit ce qui se passe outre-Atlantique par exemple depuis 5 ans, le lancement de start-up du droit pérennes, l’investissement du fonds de Google et d’autres sur ce domaine... et des start-up qui réalisent plusieurs centaines de millions de chiffres d’affaires désormais aux USA. De nombreux ouvrages et articles sur le sujet sont parus.

[4Pardon pour ce vilain mot, inventé semble t-il par Maurice Levy, patron de Publicis, et devenu un presque mot commun...

[5Qui pratique une activité de mise en contact entre chauffeurs et personnes ; notez bien que son métier n’est-pas le transport lui-même mais la mise en relation...

[6Voire en se passant d’eux pour des professionnels moins coûteux chaque fois que possible, localement avec des étudiants, juristes juniors etc, ou bien en "outsourcing" à l’étranger, ou enfin par l’utilisation de logiciels sophistiqués.

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Vos commentaires

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  • Le 18 février 2016 à 16:18 , par de Villèle Mare-Stéphane

    Tout à fait d’accord avec votre article
    le problème aujourd’hui c’est que les avocats ne peuvent pas créer de start-up du droit en raison des règles de déontologie de la profession.
    Je suis moi même associée dans une start-up du droit (Legascope qui édite des applications web de droit des sociétés pour les professionnels du droit et du chiffres) et ai du m’omettre du Barreau de Paris pour pouvoir participer à cette aventure. C’est le comble, les sites de droit en ligne ne peuvent pas être crées par des avocats en exercice ! ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis par exemple. Il faut assouplir les règles pour que les avocats puissent prendre part à cette révolution numérique. Face à l’ubérisation du droit, nous nous avons décidé de créer un logiciel qui permet aux avocats d’intégrer le numérique pour les taches simples et se concentrer sur taches à forte valeur ajoutée.

  • Le 2 septembre 2015 à 10:58 , par Thomas
    L’entrée des avocats dans l’ère du numérique
  • Le 29 avril 2015 à 11:54 , par Alain Muleris - Vitamine V
    L’Ubérisation c’est quoi ?

    Bonjour et merci pour votre intéressant article.
    Ce qui est frappant dans le phénomène "Uber", c’est que ces nouvelles entreprises ne créent pas de nouveaux concepts, mais elles améliorent l’existant.
    Pour y parvenir avec succès actuellement, elles en modifient le business modèle en utilisant au mieux l’informatique et en apportant de nouveaux services aux clients. Une société comme Uber a mis "le service client" au centre de son développement. Elle s’est penchée sur les attentes du client et a apporté des améliorations.
    Leur application mobile apporte une grande souplesse aux utilisateurs (les clients) et éliminent à la fois des intermédiaires (plateforme téléphonique de réservation) ce qui permet de faire baisser les coûts.
    Il faut très certainement s’attendre dans les prochaines années à de nouveaux changements dans de nombreux domaines.
    Je pense que se tourner continuellement vers le client, faire des efforts pour comprendre ses réelles attentes, peut être une parade à l’ubérisation. Le client regarde ailleurs si le service proposé est différenciant et avantageux. Quoi qu’il arrive, la remise en cause est toujours bénéfique pour le plus grand nombre.
    Bien à vous,

  • Le 28 avril 2015 à 07:09 , par Philippe BARRE
    Bravo !

    Bravo pour votre article, clair, non polémique et tellement réaliste.
    Je suis expert comptable et nous vivons exactement les mêmes problématiques. Comment lutter contre un téléphone qui enregistre la comptabilité sans aucune intervention humaine ?
    J’attends la suite avec impatience !
    Philippe Barré