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La place des débats contradictoires pour des films sensibles diffusés sur les chaines publiques.

Coup sur coup, deux films programmés à deux jours d’intervalle par France 3 ont éveillé ma curiosité en ce sens qu’ils interpellent sur le traitement judiciaire des agressions sexuelles. Hasard ? Peut-être...

Samedi 6 septembre, excellent téléfilm "la loi de Barbara", truffé de rebondissements autour du viol présumé d’une jeune femme dont le père s’était suicidé en prison à la suite de fausses accusations d’attouchements sexuels portés par deux jeunes garçons. Ce film est explicitement présenté comme une fiction. C’est juste.

Par contraste, le film « Présumé coupable » programmé le surlendemain n’est pas étiqueté « fiction ». Et cette omission qui n’a pas lieu d’être donne en soi l’information qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Si ce n’est une désinformation voulue, cela lui ressemble fort.

Quoi de commun entre les deux films mis à part le fait que l’acteur Olivier Claverie qui joue le rôle de l’avocat général de Présumé coupable est également avocat dans « La loi de Barbara » ?

L’un est l’autre en remettent une couche sur la suspicion qui serait justifiée envers la procédure judiciaire et envers la parole des victimes, ces enfants sous influence et ces femmes, pas si innocentes que cela, et ces hommes poussés au désespoir par la perfidie de la victime.

On ne peut exclure qu’un scénario tel que celui qui est joué entre dans le domaine du possible. L’effet déformant des médias tend à nous faire croire qu’il est non seulement plausible, mais vraisemblable. Or cette notion est fausse. D’une manière générale, les affabulations des enfants sont dépistées lors des tests psychologiques qui ne sont pas de la divination comme des auteurs irresponsables l’insinuent, mais obéissent à des protocoles rigoureux [1]. Il s’en suit que les incertitudes sont bien inférieures à ce que les gens peuvent imaginer. Les chiffres varient en fonction des méthodes d’évaluation et des critères retenus. Certains articles orientés publient non sans quelques arrières-pensées des chiffres non-vérifiables, mais les études sérieuses de différentes institutions [2] les évaluent à quelques pour cent . Il n’y a donc pas lieu de fantasmer.

Pourtant, il faut reconnaître que la représentation cinématographique et télévisuelle répétée de situations d’égarements judiciaires jette le trouble en faisant subrepticement glisser le sens des proportions. Elle peut donc influencer l’opinion – et potentiellement de futurs jurés - en inculquant le sentiment qu’une victime ne peut apporter de preuves suffisantes pour que la justice condamne un accusé, et qu’il faut voir en ce dernier une victime potentielle de l’erreur judiciaire.

C’est sans aucun doute pour abonder malicieusement dans cette approche que tant d’auteurs se plaisent à évoquer l’affaire d’Outreau sans tenir compte des information qui depuis dix ans sont venues progressivement rectifier l’histoire simpliste et erronée qui s’était construite au moment des procès sous l’influence des avocats de la défense.

Le film Présumé coupable est une fiction qui s’inscrit dans le droit fil de cette démarche, elle n’est pas sans conséquences.

La psychologue Marie-Christine Gryson-Dejehansart vient de publier un article qui porte sur l’effet délétère de ce film sur les lycéens alors qu’il est programmé dans le dispositif scolaire « Apprentis et Lycéens au cinéma » subventionné par les ministères de l’éducation nationale et le ministère de la culture.

J’ose espérer pour ma part, que la formation des lycéens à la vie citoyenne mérite mieux que cette vision glauque qu’on leur présente d’une institution qui est quoi qu’on en dise un pilier de notre démocratie.

En programmant ces deux films sans prendre soin de respecter les vues contradictoires sur cette question, il semble bien que France 3 l’adopte également. Pour être plus conforme à l’éthique, il aurait été indispensable de faire suivre ces films d’un débat ouvert, et il semble que France 3 s’en garde bien. Comment une chaine nationale peut-elle négliger la déontologie du contradictoire pour un sujet aussi grave ? La question est posée.

Notes :

[2Une étude de 2010 fondée sur une enquête approfondie donne un taux de fausses accusation de l’ordre de 6 %.
Lisak, David ; Gardinier, Lori ; Nicksa, Sarah C. ; Cote, Ashley M. (2010). False Allegations of Sexual Assualt : An Analysis of Ten Years of Reported Cases. Violence Against Women 16 (12) : 1318–1334. Article

Jacques Cuvillier

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Vos commentaires

  • Dernière réponse : 2 octobre 2014 à 15:43
    par Tortuga , Le 21 septembre 2014 à 00:29

    Au fond l’article remet en cause la liberté d’expression, en particulier celle de France 3.

    Est-il moral de reprocher à des journalistes de ne pas présenter les faits comme nous le voudrions ? Je pense que non : les journalistes doivent avoir le droit de présenter comme ils veulent l’information. Ils ont le droit de présenter la théorie de l’évolution sans débat contradictoire avec les créationnistes. Ils ont le droit de présenter Outreau sans débat contradictoire avec les antidroitsdel’hommisstes.

    • par Jacques Cuvillier , Le 21 septembre 2014 à 11:57

      Il n’y a pas à tourner autour du pot. On peut exprimer ce que l’on veut comme point de vue sur une affaire, mais ce qui est fictif doit être étiqueté comme tel, c’est une simple question d’honnêteté.

    • par m.christine Gryson , Le 2 octobre 2014 à 15:43

      Le respect des droits de l’Homme c’est justement de donner la paroles aux personnes concernées par un évènements et non par une théorie.
      En l’occurrence, il s’agit de donner la parole aux enfants violés reconnus victimes à Outreau que la Justice a entendu en leur donnant droit, mais que le film "Présumé coupable" bafoue en les présentant de manière erronée. Dans la réalité l’enfant n’était pas interrogé par un seul avocat dans un prétoire tout calme et il n’était pas sur un banc comme montré dans ce film mensonger, mais dans le box des accusés. Il régnait une foire d’empoigne et il était interrogé par une armée de 17 avocats avec à leur tête Dupond-Moretti. Mr Pouille présente au procès a dit dans le film de Serge Garde "Outreau l’autre vérité" que " à côté de cela le Haka des All Blacks c’est rien"....et Chérif Delay dans ce même film- qui représente le contradictoire démocratique- dit avec émotion : "On nous a égorgé comme un mouton" en évoquant cet interrogatoire aux assises de St Omer et de Paris. Il évoquera dans son livre "Je suis debout" ses nombreuses tentatives de suicide, et non pas dans le film de Serge Garde, par pudeur et par respect du public...

      Mais qui donc êtes vous donc pour vous cacher "courageusement" derrière un pseudo pour pilonner tous les articles qui ne vous plaisent pas au sujet de la pédophilie ? La liberté d’expression n’a de sens que si elle évolue à visage découvert.

  • Dernière réponse : 10 septembre 2014 à 13:59
    par Tortuga , Le 9 septembre 2014 à 16:44

    Sur son fil Twitter, Maître Eolas narre l’affaire d’un homme condamné sur les seules accusations de la prétendue victime.

    Voici les liens (il n’y sont pas tous, j’ai sélectionné 3 tweets que j’ai jugé représentatifs) :

    Quant au chiffre de 6% de fausses accusations donné dans le commentaire précédent, il correspond à une erreur judiciaire pour 17 condamnés, ce qui est beaucoup. L’étude de 2010 censée justifier ce chiffre de 6% est moins affirmative, elle évalue les fausses accusations entre 2% et 10% (soit une fausse accusation toutes les 50 affaires au mieux ou toutes les 10 affaires au pire).

    Le principe de la présomption d’innocence voulant qu’en l’absence de preuve, l’hypothèse la plus favorable à l’accusé soit retenue, un juré devrait considérer que le taux de fausses accusations est de 1 affaire sur 10, ce qui est énorme.

    • par Jacques Cuvillier , Le 9 septembre 2014 à 17:13

      Vous raisonnez comme si il n’y avait d’autres éléments de preuve que les déclarations de la victime.. Pouvez-vous prétendre que l’accusé soit toujours condamné en pareil cas ? Il semble que l’on soit loin du compte

    • par Tortuga , Le 10 septembre 2014 à 08:06

      Dois-je conclure de votre message que dans les cas (qui existent) où il n’y a que le témoignage de la victime, vous pensez qu’il ne devrait pas y avoir de condamnation ?

      De plus, vous êtes resté muet sur deux points :
      1) votre chiffre de "6%" qui en fait vaut peut-être 10%.
      2) le fait que 6% c’est 1 cas sur 17, donc c’est beaucoup.

    • par mchristine gryson , Le 10 septembre 2014 à 13:59

      Cette évaluation doit être tempérée par les classiques rétractations traumatiques des victimes.

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