Rédaction du Village de la Justice

 
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  • Parution : 3 octobre 2020

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Pierre Truche : un magistrat emblématique de l’idéal de Justice humaniste.

La Cour de cassation vient de rendre hommage [1] à Pierre Truche, décédé en mars 2020, qui en fût le Procureur général, puis le Premier président dans les années 90 [2]. La Rédaction du Village de la Justice fait à son tour sa révérence à cette « immense figure de la magistrature qui, inlassablement, a porté les valeurs d’humanisme » [3], dont les convictions résonnent aujourd’hui avec une acuité toute particulière.

Pierre Truche, un « magistrat-citoyen ».

« Magistrat d’exception, grand intellectuel, figure emblématique de la défense des droits de l’homme », Pierre Truche a « tout au long de sa carrière, poursui[vi] un idéal de justice humaniste » [4]. « Magistrat-citoyen » [5], il a notamment présidé de nombreuses commissions et groupes de travail, dont les rapports et conclusions ont profondément marqué la pensée relative à notre système de Justice [6].

Comme l’a dit Chantal Arens [7], actuelle Premier Président de la Cour de cassation, en lui rendant hommage, Pierre Truche était :

« Un grand visionnaire et un humaniste, refusant le déterminisme et incitant à la mobilisation de tous pour une justice toujours plus forte et plus juste. C’était un homme moderne, défendant ses idées avec détermination et courage, et dont le regard sur la Justice de son pays portait loin. »

Pour François Molins [8], actuel Procureur général près la Cour de cassation :

« Quelles que soient les fonctions qu’il a exercées, son analyse sur les principaux enjeux concernant le monde judiciaire et le métier de magistrat transparaissent avec une hauteur de vue et un avant-gardisme qui impressionnent lorsque l’on relit ses discours et les livres qu’il a écrits ».

Une résonance particulière de ses convictions, à l’heure où les acteurs du monde de la Justice, semblent ne plus se comprendre. Pierre Truche a en effet « inlassablement soutenu le dialogue et la concertation entre tous les acteurs de l’institution judiciaire, entretenant les meilleures relations avec l’Ordre des avocats aux Conseils, défendant leur spécialisation et leur rôle au soutien de l’intérêt du justiciable [et oeuvrant] pour la consolidation de la déontologie des professions judiciaires » [9].

Une résonance particulière aussi, à l’heure où le débat enfle sur la publicité de la Justice, avec l’éventualité qu’elle « soit totalement filmée et diffusée » [10] : Pierre Truche « savait que l’opinion publique a souvent une image déformée de la Justice par les représentations qui en sont faites. Il œuvrait pour une Justice toujours plus intelligible, proche du justiciable et rendue dans la concertation. Il défendait le recours à un langage simple, direct, sans artifice » [11].

Procès Klaus Barbie : « Filmer pour ne pas oublier ».

Une résonance particulière encore, du procès historique de Klaus Barbie, auquel fait évidemment écho celui qui se déroule actuellement devant la Cour d’assises spéciale de Paris. Celui des attentats de 2015, également filmé à des fins mémorielles [12].

La carrière de Pierre Truche sera en effet notamment marquée par le procès de Klaus Barbie en 1987, au cours duquel il a « puissamment porté l’accusation contre la barbarie » [13] , en requérant « qu’à vie soit reclus » ce criminel contre l’humanité.

« Je vous demande de dire qu’à vie, Barbie sera reclus ».

Un procès historique en raison de l’affaire elle-même [14] et de l’ampleur des moyens déployés [15]. Un procès historique aussi parce qu’il s’est agi du premier procès filmé [16] dans le cadre de la constitution des archives historiques de la Justice [17], qui ont été ouvertes en 2017 [18]. Un procès historique enfin, en raison de « sa contribution décisive à la définition du crime contre l’humanité [ayant] forgé les armes du combat nécessaire contre ces fléaux que sont le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme » [19].

Sur le procès des attentats de 2015, voir « Chroniqueur judiciaire, ou l’art de transporter les citoyens dans la salle d’audience ».

« Vous allez exercer un métier dangereux, dangereux pour les autres, n’oubliez jamais ça ! ».

Pierre Truche a également assuré, de 1974 à 1978, la direction des études à l’École nationale de la magistrature (ENM), « marquant des générations de magistrats, sur la nécessaire humanité du "magistrat face aux autres et à lui-même" » [20].
« Il estimait que la justice n’était pas un enjeu politique, mais qu’elle devait au contraire résulter d’ "un consensus sur une grande ambition". Ces mots prennent un relief tout particulier dans l’époque que nous vivons » [21].

François Molins, lui rendant hommage [22], le rappelait :

« Pierre Truche a exercé ses différentes fonctions au parquet de manière exemplaire, en rappelant sans cesse qu’un magistrat du parquet doit savoir convaincre en faisant impression sur la raison et non sur les sentiments, et en s’exprimant avec des mots compris de tous ».

Résonance particulière enfin, au regard de la reprise, une fois encore, des discussions sur l’indépendance du ministère public. « Ses réflexions sur le statut du parquet, qu’il évoquait notamment lors des audiences solennelles de rentrée de la Cour de cassation lorsqu’il était procureur général, "résonnent vingt-cinq ans plus tard avec la même justesse" » [23] :

« Alors que venait d’être créée en 1994 une formation du parquet au Conseil supérieur de la magistrature, (…) il déclarait qu’au vu de la défiance que le statut du parquet provoquait en France et de la surprise qu’il suscitait souvent à l’étranger, ce statut serait modifié tôt ou tard, et que la nomination comme la discipline de tous les magistrats seraient un jour confiées au Conseil supérieur de la magistrature dans ses deux formations (…) ».

Sur le statut du parquet, voir notamment « Le statut du ministère public, ou l’impossible mélange de l’huile et de l’eau » (Point de vue, M. Huyette).

Notes :

[1Cour de cassation, Hommage rendu à Pierre Truche, 28 sept. 2020

[2Respectivement de 1992 à 1996 et de 1996 à 1999. Pierre Truche était Premier président honoraire de la Cour de cassation depuis.

[4Cour de cassation, Hommage rendu à Pierre Truche, 28 sept. 2020

[6Pierre Truche a notamment été membre de la Commission « Justice pénale et droits de l’homme » (1988), présidée par Mireille Delmas-Marty, président d’un groupe de travail en vue de la création d’une juridiction internationale pour l’ex-Yougoslavie (TPI-Y), président de la Commission de réflexion sur la justice (1997), président de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) en 1999 et président de la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) de 2001 à 2006. Pierre Truche a aussi participé à la Commission chargée de proposer une révision du statut pénal du chef de l’État (2002), ainsi qu’au groupe des Sages du Conseil de l’Europe sur l’avenir de la Cour européenne des droits de l’homme. Il succèdera également à Robert Badinter à la tête de l’Association française pour l’histoire de la justice (1998).

[7C. Arens, Discours en hommage à Pierre Truche, 28 sept. 2020.

[8F. Molins, Discours en hommage à Pierre Truche, 28 sept. 2020.

[9C. Arens, Discours en hommage à Pierre Truche, 28 sept. 2020.

[10Entretien des lecteurs avec Éric Dupond-Moretti, Le Parisien, 27 sept. 2020.

[11Ibid.

[14Condamnation du « Boucher de Lyon », chef de la Gestapo de la région lyonnaise pendant l’occupation, reconnu coupable de dix-sept crimes contre l’humanité par la cour d’assises du Rhône.

[1537 jours d’assises, 145 heures de débat, 106 témoins, 800 journalistes, 40 avocats. Voir notamment la Chronique de ce procès historique, 33 ans après, par Alain Jakubowicz.

[16Min. Justice, « Il y a 25 ans, le premier procès filmé ».

[21F. Molins, Discours en hommage à Pierre Truche, 28 sept. 2020.

[22Ibid.

[23Ibid.

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