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Quel impact du Big Data sur la politique ?

Par Muriel Assuline, Avocat.

Une communication de plus en plus facile et des montagnes des données sans cesse croissantes transforment la politique de manière inattendue. Quel est alors l’impact du Big Data sur la démocratie ? Le Big Data devient un vecteur important dans le processus démocratique : à partir de la façon de mener des campagnes électorales jusqu’à l’amélioration des politiques publiques et de la prestation des services, l’utilisation des données est en train de changer fondamentalement la relation entre les citoyens et les gouvernants.

Les élections présidentielles aux États-Unis : un exemple d’utilisation du Big Data dans les campagnes électorales

Donald Trump, qui a été désigné candidat officiel du Parti Républicain, suscite clairement une vague de colère. En même temps, il est aussi armé d’un énorme mégaphone virtuel pour diffuser ses messages populistes. 
« @realDonaldTrump », le compte Twitter du magnat immobilier-devenu politicien, a plus de 7 millions d’abonnés et ce nombre est en hausse d’environ 50.000 abonnés chaque jour. En outre, étant donné que chacun de ses tweets est retweeté des milliers de fois et souvent cité dans les médias traditionnels, son vrai public est beaucoup plus vaste. Et, s’il sera désigné le candidat officiel des républicains, ces messages ne vont que se multiplier. « Comment lutter contre une publicité frauduleuse qui coûte de millions des dollars promouvant des politiciens corrompus ? En utilisant Facebook et Twitter. Regardez ! », a-t-il tweeté au début du mois de mars.

Si la campagne présidentielle de Ted Cruz, candidat républicain qui a suspendu sa campagne au début du mois de mai, était plus silencieuse, elle n’était pas moins numérique. En effet, la victoire de Ted Cruz dans les primaires d’Iowa était basée sur une sorte de publicité ciblée sur Facebook ainsi que sur l’utilisation des algorithmes classant les électeurs selon leurs préférences politiques. Ted Cruz, avec son sens de la donnée ne fait que suivre les traces de Barack Obama, qui a remporté les deux mandats présidentiels avec une mise en application intelligente du savoir-faire numérique.

La même démarche a été suivie par la campagne de Justin Trudeau, qui a été récemment élu Premier Ministre au Canada. Son équipe a dépensé une grande partie de son budget sur la publicité ciblée dans les médias sociaux. C’était un bon choix, car cela a permis à sa campagne d’envoyer beaucoup plus des messages ciblés que les partis concurrents.

Les équipes des campagnes américaines collectent de plus en plus d´information disponible en ligne sur chaque citoyen en âge de vote en la cachant dans des énormes bases des données. A l’aide des algorithmes complexes, ces données permettent aux équipes des campagnes américaines de décider, par exemple, qui a besoin d´être rappelé du déroulement des élections présidentielles ou qui pourrait être persuadé de voter pour un candidat particulier. En ce sens, le Congrès des États-Unis a adopté en 2002 le « Help America Vote Act » (le HAVA) qui exige des États fédérés de maintenir une liste centralisée, informatisée et uniforme des électeurs enregistrés dans chaque État. Outre l’amélioration de la technologie de la base des données, le « HAVA » a permis pour la première fois aux partis politiques de compiler et de stocker une liste à jour de tous les électeurs américains. Actuellement, autant le Parti Démocratique que le Parti Républicain disposent de leurs propres bases des données, ce qui leur permet d’identifier facilement les électeurs et de les relier à d’autres informations publiques.

En effet, toutes ces pratiques démontrent que la politique n’est guère un choix. L’essor de l’Internet et la disponibilité des quantités énormes des données transforment le processus démocratique. En ce sens, tout l´enjeu consiste dans l’exploitation de ces montagnes croissantes des données. Or, l’Internet et les technologies connexes, telles que les smartphones et le Cloud computing, rendent moins cher et plus facile non seulement la communication mais aussi la collecte, le stockage et l’analyse de ces immenses quantités d´information. En effet, le Big Data aura un rôle de plus en plus important dans la détermination des résultats des élections politiques. Or, le risque c’est que le ciblage numérique des électeurs pourrait finir par réduire le processus démocratique à un simple exercice de marketing…

Le Big Data : un amplificateur des mouvements de protestation

Incongru que cela puisse paraître, les forces qui alimentent actuellement la campagne de Donald Trump ont d’abord été vues en pleine force au cours du « Printemps arabe » en 2011. La révolution en Egypte et dans d’autres pays arabes n’a pas été initiée par Twitter ou Facebook, mais ces services des médias sociaux ont certainement aidé le « Printemps arabe » à prendre son élan. Ainsi, l’Internet est un intensificateur très utile.

Au cours de quelques années, la technologie numérique est devenue un ingrédient essentiel dans tout mouvement de protestation. Le « Printemps arabe » n’est qu’un exemple de la façon dont Internet a facilité la mobilisation politique. D’autres incluent les manifestations de Maidan en Ukraine et la « Révolution des parapluies » à Hong Kong, qui ont eu lieu de 2013 à 2014. En Espagne, la coalition anti-austérité avec le nom des « Indignados » est devenue le premier mouvement de protestation d’envergure ayant utilisé les médias sociaux. En France aussi, la mobilisation contre la « loi Travail » qui dure jusqu´à maintenant fait une large utilisation des réseaux sociaux.

Même l’État islamique repose sur sa propagande en ligne et l’utilisation des réseaux sociaux, qui lui permettent de recruter des nouveaux combattants et de rester en contact avec ceux sur le terrain. D’un autre côté, les comptes Twitter et Facebook des partisans les plus actifs de l’État Islamique sont monitorés par le Centre international pour l’étude de la radicalisation du Kings College à Londres. La collecte de ces données contribue à la réalisation d’un projet de recherche pour savoir si les disciples de l’État islamique qui sont partis en Syrie utilisent les médias sociaux différemment de ceux qui sont restés à la maison. Leurs messages ont été classifiés entre plusieurs catégories afin de prédire quand un partisan de l’État Islamique est sur le point de quitter son pays d´origine pour la Syrie. Ce projet de recherche illustre un dilemme fondamental pour les mouvements qui existent au moins partiellement grâce au numérique : sans Internet et les médias sociaux certains d’entre eux n’auraient pas existé. En même temps, la technologie fragilise leur existence, puisque des mouvements tel que l’État Islamique sont soumis à un degré de contrôle sans précédent.

Dans le cas des mouvements de protestation, les vagues de l’action collective laissent une grande empreinte numérique. En utilisant des algorithmes toujours plus sophistiqués, les gouvernements ont la possibilité d’exploiter ces données. Cela change l’équilibre des pouvoirs. Dans l’hypothèse d’un autre printemps arabe, les autocrates ne seraient pris au dépourvu à nouveau parce qu’ils sont maintenant en mesure de surveiller les manifestations et intervenir quand ils le jugent nécessaire. Ils peuvent également identifier et neutraliser les militants les plus influents. Les gouvernements qui étaient numériquement aveugles quand l’Internet a pris son essor dans les années 1990 disposent maintenant d’un télescope et d’un microscope.

Enfin, l’Internet et les technologies connexes pourraient renforcer les gouvernements autoritaires en rendant plus difficile pour les pays concernés le déplacement vers un régime démocratique. Dans un rapport récent de la Banque mondiale, il a été souligné que parmi les pays non-démocratiques, les plus autocrates ont fait des investissements considérables dans des outils de « e-Government ». Ils font cela pour renforcer leur contrôle et résoudre ce que la Banque mondiale appelle le « dilemme du dictateur » : choisir entre la limitation de l’accès à l’Internet qui pourrait nuire au développement économique du pays, et la libération de l’accès à l’Internet qui pourrait porter atteinte à la puissance du gouvernement. Au moins dans les pays démocratiques, il y a des signes encourageants indiquant à ce que, au niveau local, l’Internet a amélioré la participation des citoyens à la prise de décision selon le modèle de « bottom-up ».

Vers une République des données ?

La technologie n’est ni bonne ni mauvaise pour la démocratie. La même chose est valable pour l’Internet et l’utilisation des données dans la politique : ils ne sont ni un bon ni un mauvais choix, mais ils ont un effet significatif. Ainsi, la technologie comme l’Internet sont moralement neutres. En effet, tout dépend de l’utilisation qui en est faite. Or, puisque l’utilisation du Big Data ainsi que des outils de leur exploitation ne vont que s’amplifier, afin de sauvegarder la démocratie, l’utilisation de ces données devra être aussi transparente que possible.

Muriel ASSULINE, Avocat au Barreau de Paris

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Vos commentaires

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  • Le 24 novembre 2016 à 10:06 , par Leclem
    Tendance à voir du point de vue des élus

    Les élus ont souvent tendance à voir les nouvelles technologies de leur point de vue, en pensant à ce qu’elles pourraient leur apporter. On voit ainsi germer des idées, comme ici, d’utilisation du Big Data pour les politiques publiques, mais on a vu ailleurs des plate-formes informatiques plus performantes les unes que les autres permettant d’améliorer l’administration traditionnelle, des plates formes pour mieux organiser les appels d’offres publiques, ou autres.
    Tous ces outils ne sont néanmoins pensés que pour améliorer les structures déjà existantes. Ils ont été pensés par et pour des personnes déjà en place, qui ont une façon de faire et ne voient pas comment faire autrement. Néanmoins, dans le sillage des surprises électorales de cette année, d’autres outils commencent à apparaître. Des plate-formes comme Democras.com permettent aux citoyens de s’auto-organiser sans passer par des élus. Le processus est encore à ses débuts, mais ce genre de modèles est à prendre en compte dans l’utilisation des nouvelles technologies pour la vie publique. Bien sur, le remplacement ne sera jamais total, mais il est difficile d’imaginer que les structures traditionnelles continuent à être organisées de la même manière dans le futur, avec une utilisation des nouvelles technologies limitée à être plus efficace