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La solitude des avocats : on en parle ?

Tout est parti d’une phrase lue sur LinkedIn : "les avocats se classent au premier rang sur l’échelle de la solitude" selon une étude réalisée... par le Washington Post ! Voici donc un constat qui concerne les avocats outre-Atlantique. Mais qu’en est-il en France ? C’est aux professionnels directement que nous nous sommes adressés dans un premier temps, par le biais d’un questionnaire diffusé sur notre site. Si les réponses que nous avons reçues ne sont pas suffisantes pour établir un sondage qualitatif, elles ont été cependant un point de départ pour interroger deux coachs pour avocats, Franck Simon [1] et Joël Jégo [2], qui nous ont aidé à les décrypter pour savoir où en sont les avocats dans leur rapport à la solitude, et plus largement quel est l’état de leur moral.

(Illustration issue du concours de dessins annuel organisé par le Village.)

"Échange" : voici le mot qui est revenu le plus souvent dans les réponses que nos lecteurs nous ont données quand nous leur avons demandé dans notre questionnaire quelle entraide ou type de relation leur manquait. Échanges de modèles d’actes, échanges sur les questions juridiques, échanges pour les substitutions d’audience, échanges sur les dossiers etc. Ils ont aussi pointé du doigt les manques suivants :

  • Synergie de groupe ;
  • Rapports plus humains entre confrères, collègues bienveillants ;
  • Soutien du barreau, rapports avec l’Ordre ;
  • Soutien d’un mentor.

Ces éléments viennent en complément d’une autre réalité que notre questionnaire a fait apparaître : une grande majorité nous a indiqué avoir fréquemment un "sentiment de solitude pesant " dans leur métier.

Il ne faut cependant pas se méprendre : les avocats qui nous ont répondu ont confirmé qu’exercer individuellement est un choix de leur part (souvent après un échec d’exercice en structure).

Autre donnée importante : ce sont principalement des avocats ayant plus de 10 ans d’exercice qui ont participé.

Du côté des solutions envisagées pour remédier à la difficulté que représente la solitude, voici les principaux axes :

  • Changer de profession (une réponse proposée plusieurs fois) ;
  • Multiplier les échanges ;
  • Créer un intranet ou des succursales de l’ordre ;
  • Mettre en commun les moyens.

Enfin, puisque nous leur avions laissé la possibilité de nous faire part librement de leurs commentaires, beaucoup ont évoqué la taille du barreau qui semble jouer sur le sentiment de solitude. Il semble exister plus de solidarité dans les petits barreaux.
Les lacunes de la formation d’avocat qui ne serait pas assez complète en particulier en terme de management ont également été pointées.

L’avis des coachs qui accompagnent les avocats...

Ce qu’en pense... Franck Simon.

"Bien sûr que le sentiment de solitude est un véritable sujet pour les avocats.
A mon sens, il est lié principalement à deux facteurs :

  • Dans le cadre de leur exercice professionnel, leur posture de sachant vis-à-vis de leurs clients ne leur permet pas d’être dans le doute. Or, sortis de ce rapport à leurs clients, ils ne savent pas vers qui se tourner à leur tour lorsqu’ils ont besoin d’échanger, alors même qu’ils sont demandeurs de cela, qu’ils souhaitent échanger avec leur pair.
  • Ils peuvent aussi être rattrapés par la solitude en tant que membre d’une équipe, alors même qu’ils travaillent au sein d’un collectif, parce qu’ils sont soumis à une compétitivité, et à une accélération des délais qui les laissent seuls face à eux même, et cela se vérifie même pour ceux qui sont en haut de la hiérarchie du cabinet. Ça, c’est une spécificité des avocats : en entreprise, le fait de gravir les niveaux hiérarchiques permet de déléguer l’aspect "production". Or chez les avocats, sauf dans les très grands cabinets, les dirigeants doivent à la fois produire et gérer le cabinet.
Un collectif mal animé crée immanquablement de la solitude.

Pour ma part, je rencontre deux profils d’avocats. En premier lieu, ceux qui ont 8 à 10 ans de pratique, qui ont répondu en grande partie à votre enquête. Ils sont un tiers à ce stade d’années d’exercice à quitter la profession, c’est énorme ! Cela ressort d’ailleurs également de votre enquête : changer de profession a été évoqué dans plusieurs réponses. En second lieu, ce sont les plus de 45 ans. Ils ont passé ce cap difficile et il leur reste environ 20 ans d’exercice professionnel. Ils ne sont plus enclins à quitter leur profession, mais se demandent plutôt ce qu’ils vont faire de leur deuxième partie de vie. Et face à cette question, ils ont également un vrai sentiment de solitude. Quand ils se tournent vers un coach alors, c’est pour trouver de l’empathie.

Enfin, pour les nouveaux arrivants et ceux qui remplissent actuellement les écoles, leur préoccupation principale est celle de la "qualité de vie" : ils ne font plus partie des générations qui acceptent de travailler à n’importe quelles conditions. Mais ils ont pour autant un véritable goût pour la profession et pour l’accompagnement en solo qu’elle représente.

Cela rejoint un point que votre étude a confirmé : le fait de travailler "seul" est un choix, qui peut être lié parfois à un échec en structure. Nous travaillons donc sur les associés et le collectif. En effet, les avocats sont spécialistes du droit, mais apprennent le management sur le tas. Or ils n’ont pas toujours la capacité à cela et le collectif est mal animé. Et un collectif mal animé crée immanquablement de la solitude. Cela explique ce chiffre colossal du tiers d’avocats qui quitte la profession. Finalement, la qualité de vie au travail est aussi lié à la qualité du management.

La non-exploitation de leurs soft skills est aussi créateur de solitude pour les avocats.

Enfin, un dernier élément créateur de solitude, c’est la mauvaise exploitation de ce qu’on appelle les "soft skills" : les avocats ont le sentiment, à tort d’après moi, qu’étant dans une profession très spécialisée, ils ne peuvent pas - ou plus - changer de voie. Or cela les enferme dans une autre forme de solitude. Mais c’est faux : ils ont des "habiletés", ces fameuses "soft skills", dont il n’ont pas conscience. Ils se voient sans issue et cela crée également un sentiment de solitude alors qu’il n’en est rien : il faut voir les choses positivement !"


Ce qu’en pense... Joël Jego.

"Tout d’abord, je confirme que ceux qui exercent en individuel l’ont tous fait par choix. Et quand bien même ils exercent dans une grande structure, l’exercice de cette profession repose sur l’individu. Certains après avoir exercé dans des grands cabinets, souhaitent au bout de quelques années se lancer en solo, d’autres vont choisir de s’associer avec des confrères avec lesquels ils ont eu plaisir à collaborer dans le passé.

Dans mon activité d’executive coaching, les avocats représentent environ 60% de ma clientèle. Leur profil commun : ils se situent dans une fourchette d’âge allant de 35 à 48 ans ; un tiers exercent en individuels ou dans une structure de moyen et les deux tiers exercent dans des grands cabinets.

Avec les avocats que j’accompagne nous travaillons sur des objectifs assez divers :

  • Développement du volume d’activité/Business development : pour y parvenir je suis souvent amené à permettre à l’avocat de développer sa confiance en soi pour sortir de sa zone de confort.
  • Amélioration de la performance de sa pratique/de son cabinet.
  • Gestion des priorités et du temps.
  • Relationnel avec les équipes ou entre associés.
  • Faire face à un volume de stress important, éviter un burn-out.
Nombreux sont ceux qui veulent faire évoluer leur façon d’exercer une profession dont ils sont fiers.

Depuis 7 ans que j’accompagne les avocats, j’ai rarement rencontré des avocats qui voulaient changer de profession, ils sont au contraire fiers de l’exercer. Par contre, nombreux sont ceux qui veulent faire évoluer leur façon de l’exercer, ce qui conduit alors certains d’entre eux à se faire accompagner par un coach.

Ceux qui s’interrogent sur la pertinence de poursuivre la profession d’avocat sont souvent des jeunes avocats qui ont des difficultés à développer leur posture d’entrepreneur nécessaire pour développer leur clientèle ; dans ce cas, un coaching est plus que pertinent.

S’agissant de la solitude à proprement parler, comme je l’indiquais précédemment, le propre de la profession d’avocat est que la fonction repose généralement sur un individu ; quand bien même l’avocat dispose de collaborateurs à ses côtés, il se retrouve seul pour écrire des conclusions, une recommandation etc. au contraire d’autres professions qui opèrent plus en équipe.

Les avocats travaillent de longues heures, ce qui leur laisse moins de temps pour une vie sociale ; nous ne pouvons ignorer que la profession d’avocat fait preuve d’un mauvais équilibre travail/vie privée.

L’isolement est aussi fréquent dans les grandes structures où un réel esprit de compétition persiste pour gravir les étapes conduisant à l’association et qui peut avoir tendance à perdurer entre associés.

Enfin, à la lecture des réponses qui vous sont parvenues, je suis surpris de lire que certains pensent ne pas trouver d’aide auprès des ordres. Les instances (ordre, CNB) apportent beaucoup pour favoriser le partage de connaissances, la gestion de projets fédérateurs pour la profession, l’aide à l’installation, du conseil et de la formation. En tant que coach, mon rôle est quant à moi de les aider à développer leurs talents comportementaux, leur savoir être nécessaires à leur réussite dans la pratique du droit. Nous n’apportons pas la même chose.

Trop peu d’avocats prennent le temps de réfléchir à ce qu’il veulent vraiment et comment y parvenir avec plus d’aisance.

Pour conclure je dirai que l’expertise du droit est un atout non négligeable pour la réussite de l’avocat, mais une réelle satisfaction professionnelle nécessite un niveau de travail intense et une planification rigoureuse. Trop peu d’avocats prennent le temps de réfléchir à ce qu’il veulent vraiment et comment y parvenir avec plus d’aisance. Or c’est un investissement dans une énergie renouvelable, celle de l’avocat, qui en récoltera les dividendes année après année."

Propos recueillis par Nathalie Hantz
Rédaction du Village de la justice

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Notes :

[1Franck Simon a créé Happy Up Performance.

[2Joël Jégo a créé Active Transition.