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Tour du Monde de la Legaltech, première escale : les Etats-Unis.

Cet été, la rédaction du Village de la justice a décidé de partir en voyage en vous emmenant dans ses bagages, avec pour toile de fond l’un de ses sujets fétiches : les Legaltech ! En attendant le 3ème Village de la Legaltech en France, allons voir si l’herbe est plus verte ailleurs, et surtout si les problématiques dans l’Hexagone sont transposables en dehors de ses frontières ou si nous pouvons tirer quelques enseignements "d’ailleurs"...
Pour commencer cette série, et histoire de se dépayser immédiatement, décollons pour les États-Unis à la rencontre d’une spécialiste des legaltech outre-Atlantique, Bérengère Ferrier...

Village de la Justice : Française d’origine, vous vous intéressez également au marché de la Legaltech ici : quelle comparaison pouvez-vous établir entre la France et les États-Unis ?

Bérengère Ferrier : "Pour les points communs je citerais :

  • Un intérêt croissant
 pour les legaltech : on constate un enthousiasme grandissant de la part des professionnels de la Legaltech qui y voient à la fois un potentiel de croissance business et une façon de moderniser la profession.
  • De nouveaux entrants : les startups se développent et des incubateurs voient le jour, créés par des universités (Codex avec Stanford) ou même des cabinets d’avocats internationaux (NextLaw Labs avec Dantons).

Côté différences, le marché américain est bien plus en avance et mature. D’après Joy Murao [1] « La LegalTech aux USA existe depuis plus de 20 ans ».

Le marché américain des legaltech est bien plus en avance et mature que le marché français.

Par ailleurs, les États-Unis se concentrent sur les litiges. La Legaltech est très nettement dynamisée par l’importance qu’ils représentent. Cela s’explique notamment par un système judiciaire bien différent du nôtre. Lors de la phase d’"electronic discovery", (eDiscovery,) qui consiste en un long processus de collecte et d’analyse des données, les grandes compagnies et leurs cabinets d’avocats dépensent des millions afin de s’assurer des meilleures chances de réussite au procès.

Bérengère Ferrier est une experte aguerrie en Stratégie Marketing au service des marques. Après huit ans au sein du groupe Publicis, elle a fondé Creavilia, une "agence conseil nouvelle génération" en 2013, à Los Angeles. Son équipe a réalisé un Tech Tour d’un an en 2017-2018 afin d’assister aux plus grandes conférences, salons et expositions à travers le Monde. Cette agence accompagne désormais des marques innovantes aux ambitions internationales, notamment des sociétés américaines en Legal Tech.

© Photo Emmanuelle Choussy.

En France, c’est plutôt sur la gestion des contrats et le conseil juridique automatisé ou à la demande, que semblent se positionner pas mal de nouveaux entrants.

Enfin, si des monopoles technologiques aux États-Unis existent, c’est un marché qui se cherche encore en France. En effet, certains éditeurs américains de logiciels ont été assez malins dès le début, pour s’imposer comme un standard. Ils ont fait en sorte de faire partie des programmes d’éducation. Leur modèle repose sur cette stratégie. On peut citer Concordance, Lexis Nexis, West Law et maintenant Relativity.
En France, à l’instar de beaucoup de marchés en développement, le marché de la Legaltech ne semble pas encore bien structuré. Il reste encore du chemin à parcourir avant que des instances ou fédérations, ainsi que de vraies entreprises leaders, n’imposent leur influence.

Finalement, sur quelles innovations le marché aux États-Unis se détache-t-il du français ?

Les innovations américaines tendent à :

  • Gagner sur le temps et sur les coûts : les principales innovations ont pour objectif d’aider à la recherche de documents dans le cadre des litiges grâce aux mots clés ("méta data"), à héberger de façon sécurisée les données (cloud privé et public), à garantir la conservation des données de façon à être défendables et utilisables lors du procès ("compliance"). Donc à travailler mieux et plus vite.
  • Innover pour simplifier, en aidant les professionnels juridiques à se concentrer sur leur cœur de métier, et à justement ne pas se préoccuper de la technologie. Avec cette multitude de solutions désormais proposées aux équipes juridiques, on observe que la communication entre les différentes technologies est clé. Encore faut-il que ça marche ! C’est pourquoi des sociétés innovantes développent des interfaces uniques. Le but est de proposer à l’utilisateur une expérience enrichie, de faciliter l’utilisation des différents systèmes, le tout dans un environnement visuel ergonomique du type tableau de bord.

Il y a trois grands axes de tendances du marché américain :
1- La cybersécurité - le marché devient complexe, les données sont de plus en plus lourdes à gérer, ce qui va faire la différence sont la sécurité et l’inviolabilité des données stockées – enjeu majeur.
2- Le dialogue entre différentes technologies, l’interaction entre plusieurs logiciels, pour obtenir un résultat conjoint plus pertinent et plus rapide.
3- La facilité et l’ergonomie d’utilisation de ces technologies, qui ne doivent pas être une fin mais bien un moyen pour aller plus vite et gagner en confort de travail."

En France, même si cela tend à s’améliorer, il existe une certaine méfiance des professionnels du droit, notamment des avocats, vis à vis de la legaltech. Cette opposition et ces débats ont-ils également lieu aux USA ?

"Il y a 20 ans déjà, tout le monde doutait de l’utilité et de la fiabilité des innovations LegalTech aux USA. Comme en témoigne Joy Murao : on doute toujours quand on ne sait pas, et c’est naturel d’être sceptique. 

Il y a 20 ans déjà, tout le monde doutait de l’utilité et de la fiabilité des innovations LegalTech aux USA.

Le manque de formation en amont par les professionnels freine toujours un marché. C’est en intégrant les nouvelles technologies dans les programmes universitaires, que l’on fait avancer tout une discipline. Des écoles de droit ont fermé car elles n’ont pas su prendre ce virage. D’autres par contre misent beaucoup sur le sujet comme l’université de Suffolk à Boston, dans le Massachusetts.

C’est aussi la raison pour laquelle s’est créé à Los Angeles, le tout premier PAR Center, qui a pour ambition d’être un lieu dédié aux formations, échanges et réunions de toute la communauté LegalTech. Des ateliers de développement pour les femmes dans la tech y sont programmés gratuitement chaque trimestre. Un réel effort pour développer la Legaltech dans le bon sens."

Que pensent les institutions représentatives (ordres, écoles..) de ces professions de la legaltech ?

Les juges, les écoles et l’American Bar Association sont favorables aux outils pour travailler plus vite et à moindre coût.

"Les juges, les écoles ou encore l’ABA, American Bar Association, (NDLR : Association des barreaux américains) sont favorables à l’utilisation d’outils pour travailler plus vite et à moindre coût. D’autant plus que les services publics ont moins de ressources et moyens financiers que le secteur privé, d’où l’importance d’accéder à de telles solutions. On voit même apparaitre des solutions automatisées de retranscription d’audience ("court reporting") dans la cour de Justice, pour économiser le plus possible. "

Et l’avenir alors ?

"Je dirais que le marché Américain de la Legaltech existe depuis un long moment et qu’il est en pleine mutation.

Certains enjeux ont été sous-estimés pendant bien trop longtemps. La cybersécurité, les coûts d’hébergement et de traitement des données ou encore la compatibilité des technologies sont devenus des thèmes cruciaux.

Les entreprises, tirant les leçons du passé, tentent de reprendre la main sur leur data.

Les entreprises tirent les leçons du passé et tentent de reprendre la main sur leur data. Déjà pour maitriser et contrôler cette manne d’informations, mais aussi pour pouvoir, grâce aux "legal technologies", mettre en place une stratégie prédictive, c’est-à-dire arriver à prévoir, anticiper et ainsi ajuster leurs process pour être prêts lors d’une éventuelle procédure judiciaire.

Une question demeure, et à elle seule, elle cristallise le véritable enjeu de la Legaltech de demain : les compagnies investissent dans les technologies, mais qui investit dans l’humain ? Car si les entreprises ont compris l’importance d’investir dans les nouvelles technologies, il faudra bien aussi avoir les compétences pour les faire fonctionner..."

Les grands rendez-vous des legaltech aux États-Unis indiqués par Bérengère Ferrier :

Prochaine étape de notre Tour du Monde, à suivre : L’Afrique avec Gibran Freitas !

Propos recueillis par Nathalie Hantz,
Rédaction du Village de la justice.

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Notes :

[1Fondatrice du PAR Center

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