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Le juge Burgaud en procès contre Bertrand Tavernier : l’enjeu est-il seulement privé ?

Mardi 3 décembre à Paris, Bertrand Tavernier comparaîtra dans un procès qui l’oppose au Magistrat Fabrice Burgaud pour les propos meurtriers que le cinéaste a tenu publiquement à son encontre lors d’une émission télévisée sur France 5 en avril 2013. Pourquoi en faire grand cas ? Pour comprendre l’importance de ce procès et du débat qu’il ne manquera pas de provoquer, il faut d’abord rappeler quelques souvenirs.

En février 2006, Fabrice Burgaud est un homme seul, livré à la vindicte populaire dans l’un des plus incroyables montages médiatiques qui puissent exister. Face à lui, au travers des caméras des grandes chaînes de télévision, des millions de téléspectateurs peuvent assister en direct à ce qu’il faut bien regarder comme un lynchage médiatique. Philippe Houillon, rapporteur de la commission parlementaire sur l’affaire d’Outreau, ne laisse pas au juge l’espace suffisant qui lui aurait permis d’exposer sereinement ses arguments et en rajoute dans la mise en scène de cette humiliante épreuve que pourtant rien ne justifiait.

La commission parlementaire a entièrement bâti ses travaux sur le marbre de l’innocence proclamée des personnes qui avaient été finalement acquittées en appel après des procès entachés de nombreuses anomalies [1]. Il s’en suit que l’examen à postériori de toutes les dispositions dont l’effet était au cours de l’enquête de faire peser des charges sur eux étaient, à priori, présumées fautives. Un peu comme si on évaluait la qualité de la traduction d’un livre en se fondant sur l’ouvrage traduit plutôt que sur l’original...

Alors que les avocats de la défense complaisamment servis par les médias avaient répandu l’idée que l’instruction avait été menée à charge – ce qui ne sera pas vérifié après enquête de l’Inspection Générale des Services Judiciaires - on peut dire que de son côté, la commission n’a pas été d’une équité exemplaire, c’est le moins qu’on puisse dire.

- Aucun des enfants victimes – et pourtant reconnus comme tels par la justice – n’a été entendu.

- La Défenseure des enfants n’a pas été entendue.

- La principale expert psychologue des enfants, dont la presse avait tant parlé, n’a eu que quelques minutes insuffisantes pour s’exprimer, malgré tout ce qu’elle était à même de révéler.

- Les acquittés ont été parmi les personnes les plus écoutées, alors que l’étude qui était menée portait sur une instruction dans laquelle ils étaient impliqués.

Que cherchait-on au juste ?

- Il est indéniable dans le dessein où il était de supprimer – en tant qu’institution – le juge d’instruction, car trop indépendant du pouvoir, le monde politique voyait une belle occasion de placer ostensiblement l’un d’eux en défaut. On a d’ailleurs pu vérifier en 2009 cette intention lorsqu’en janvier 2009, Nicolas Sarkozy annonça prématurément leur suppression.

- Il est indéniable que la presse, après avoir allègrement piétiné la présomption d’innocence au début de l’affaire, avait complètement inversé sa position comme pour se racheter une bonne conduite. Elle le faisait d’autant plus volontiers qu’elle obtenait de la défense de nombreux éléments adroitement triés – n’est-ce pas Florence Aubenas ?- alors que la partie civile, dans le cadre d’une implication de mineurs, ne communiquait pas.

- Il est indéniable que dans la ligne de cette position favorable à la défense qui était à son apogée à l’issue du procès en appel de Paris, les médias ont continué à faire le tri entre les informations qui pouvaient paraître – celles qui semblaient confirmer le bien-fondé de leur position – et celles qu’il valait mieux garder sous la pile ou traiter de manière partiale, celles qui pouvaient amener le public à se poser des questions. Le troublant rapport de l’IGAS [2], la nouvelle comparution des époux Lavier pour mauvais traitements à leurs enfants... Et aussi, les conclusions du Conseil Supérieur de la magistrature qui réhabilitait le juge Burgaud après une enquête sans complaisance. Cette attitude qui contrevient à la déontologie de l’information s’est manifestée à nouveau récemment quand l’ensemble des chaînes de télévision ont laissé de côté l’excellent documentaire de Serge Garde [3] qui aurait enfin montré au public cette autre vérité d’Outreau, celle des victimes avérées dont la place a été curieusement éclipsée par celle des accusés, pratiquement les seules personnes qui aient été présentées comme telles.

- Il est indéniable que le public imprégné d’une version simpliste de l’affaire, avait trouvé à son goût le scandale d’Outreau et était très remonté à l’encontre de cette institution judiciaire qui pouvait paraît-il « broyer des innocents », ce qui, dixit l’un des accusés, « pouvait arriver à tous ».

Cette version fallacieuse de l’affaire était déjà fortement ancrée dans l’opinion quand le film « Présumé coupable » est paru, venant encore donner un tour plus outrancier à la représentation du drame. Qu’importe que ce film soit en fait une fiction, l’histoire telle qu’elle est montrée convient si bien aux attentes du public que certains organismes n’ont rien trouvé de plus intelligent que de mettre le film au programme de séances scolaires pour les lycéens.

Pourtant, le film peut exercer son influence excitante sur d’autres esprits que ceux des jeunes. La preuve : Bertrand Tavernier qui n’est pourtant pas, en principe « tombé de la dernière pluie » s’y est fait prendre au point de prononcer publiquement des paroles ravageuses évoquant une peine de mort pour le juge.

Trop, c’est trop. Après ce grave dérapage de Bertrand Tavernier, non seulement Fabrice Burgaud est légitimement fondé à défendre son honneur, mais il nous semble que cette démarche devant la justice soit nécessaire pour qu’on en finisse avec le mythe destructeur de l’affaire d’Outreau.

Parce que l’affaire d’Outreau, ce n’est pas seulement l’affaire d’acquittés, ce n’est pas seulement la mise en cause d’un juge bouc-émissaire, c’est la vie ravagée des enfants victimes, et c’est aussi la souffrance et les préjudices irrémédiables qui se sont abattus sur bien plus de personnes que l’on imagine, et certaines y ont laissé leur santé, une part de leurs acquis professionnels, leur joie de vivre. Experts, travailleurs sociaux, avocat.e.s, policiers, magistrats... Qui gardent les douloureux stigmates de cette épreuve.

Il y a aussi ces victimes que l’on n’entend plus depuis lors, tenues pour douteuses à l’invocation d’un « nouvel Outreau » que l’on brandit comme un talisman dans les prétoires où il fait que le doute s’installe comme le givre [4].

On ne peut cependant empêcher que les certitudes s’effritent, et que ce qui paraissait certain perde peu à peu de son évidence. On ne peut empêcher que des travaux sérieux soient entrepris sur l’affaire, et conduisent à des conclusions en net décalage avec les croyances initiales. Les années passant, le tumulte se calmant, elles seront alors bien accueillies par nombre de gens qui déclareront alors « avoir su depuis longtemps ». Ainsi va l’histoire humaine.

Je ne parle pourtant pas d’un futur lointain, mais d’une période qui a démarré depuis 2009 avec la publication courageuse du livre [5] de Marie-Christine Gryson-Dejehansart, la sortie en mars 2013 du documentaire « Outreau, l’Autre vérité, » et l’étude complète de Jacques Thomet qui a épluché les quelque 30 000 pages du dossier ainsi que les rapports des enquêtes judiciaires parlementaires et administratives, et a publié son ouvrage « Retour à Outreau, contre-enquête sur une manipulation pédocriminelle » chez le seul éditeur [6] qui ait eu le cran de le faire paraître. Entre temps, Chérif Delay, l’aîné des enfants d’Outreau a écrit avec Serge Garde son livre « Je suis debout » [7] où il livre un témoignage poignant sur son enfance, les viols en réunion et sa vie d’adulte qui en découle.

Espérons que le procès de Fabrice Burgaud contre Bertrand Tavernier soit l’occasion de déciller les yeux du public, mais aussi et surtout des professionnels dont la mission est de l’informer. Et cette fois, nous ferons en sorte qu’il ne se sente pas seul ! [8]

Notes :

[1Le livre Outreau, la vérité abusée de Marie-Christine Gryson-Dejehansart (Eds Hugo et cie) et le documentaire de Serge Garde Outreau, l’Autre vérité en donnent de nombreux détails.

[3Voir note 1

[4Contribution au colloque « la parole de l’enfant après la mystification d’Outreau, Paris-Assas Panthéon fev 2011 http://la-verite-abusee.pagesperso-orange.fr/documents/parole_enfant_mystification_outreau_2.html

[5Outreau, la vérité abusée, op cité

[6Kontrekulture.com

[7Eds du Cherche Midi

Jacques Cuvillier

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Vos commentaires

  • en 1997, des habitants d’ Outreau se sont rendus à La Panne, sur la côte belge non loin de Dunkerque, à une marche blanche organisée en soutien aux familles victimes de Dutroux-Nihoul et consorts pour dénoncer le fait qu’ils n’arrivaient pas à faire traiter par la justice des viols organisés et répétés d’enfants. Deux ans plus tard, j’ai été contacté, en Belgique, par une cellule des RG qui prétendait vouloir s’informer sur la façon dont les Belges luttaient contre la criminalité organisée visant l’enfance. Je les ai amenés à reconnaître qu’ils enquêtaient en Belgique pour éviter à la France un scandale du même ordre que l’affaire Dutroux-Nihoul et consorts, propre à déstabiliser l’Etat. Ils m’ont ensuite demandé s’ils pouvaient assister à une réunion de notre collectif. Les membres du collectif ayant accepté (nous n’avions rien à cacher), ces deux agents des RG sont venus accompagnés de leur chef, une dame. Lors de cette réunion, Marcel Vervloesem était venu exposer le travail du Werkgroep Morkhoven ( les fameux cd-rom ). Ensuite, nous n’avons plus été contactés par ces RG. Plus tard, j’ai appris que la commissaire des RG Brigitte Henri avait été nommée en 1996 à Bruxelles à l’ambassade de France auprès des Communautés européennes par le Directeur de la Police Nationale Claude Guéant. Brigitte Henri avait été inquiétée dans l’enquête sur les commissions occultes relatives à des marchés de l’Opac (Office public d’aménagement et de construction, organisme HLM parisien). Je ne sais si c’est Brigitte Henri qui est venue à la réunion de notre collectif mais ce sont bien des RG travaillant en Belgique pour éviter à la France une affaire d’Etat relative à des trafics d’enfants que nous avons reçus. La chronologie est troublante : 1997, Outreau à La Panne. 1999 : les RG en Belgique. 2001 : début de l’instruction de ce qui deviendra l’affaire d’Outreau. Y a-t-il eu machination des RG à Outreau ? Si ce n’est pas le cas, c’est qu’ils sont bien inutiles. Que pouvaient-ils faire en Belgique ? Dans l’analyse de l’affaire d’Outreau, oublier que tous les gouvernements européens, à partir de 1996 et de l’affaire Dutroux-Nihoul et consorts, ont mobilisé leurs services sur les réseaux de pédocriminalité, c’est prendre le risque de l’inefficacité. En cette matière, ce n’est pas rien, comme risque.

    Frédéric Lavachery.

    • C’ est très intéressant... merci Monsieur Lavachery.
      Ce que l’on peut ajouter c’est que le journaliste belge Huercano qui est venu au procès de St Omer pour dire que la ferme belge citée par les enfants d’Outreau n’ existait pas ( selon son enquête) est reconnu comme étant un journaliste travaillant pour les équivalents des RG en Belgique, selon le gendarme Marc Toussaint.
      Celui- a été éloigné de l’ enquête sur l’ affaire Dutroux dès qu’il a commencé à démontrer l’ existence de réseaux pédophiles, il a écrit dans "Tous manipulés" le pourquoi de cette éviction. L’unité de la Belgique était alors menacée, car la famille royale aurait pu être mise en cause.
      Il explique également pourquoi les états ne détruisent pas ces réseaux : ils sont les seuls moyens de pression, de chantage et de manipulation qui peuvent être utilisés avec efficacité par les services secrets. ils sont donc très utiles.
      Des personnages importants susceptibles de s’y attaquer en Belgique, ont été piégés dans des soirées où au départ il n’y avait que des escorts girls, qui à la fin de la nuit laissaient la place à des enfants... La réalité dépasse la fiction dans ce domaine là !
      Il s’ avère très dangereux de tenter de protéger les enfants de la prostitution, ceux qui l’ont fait ont vu leur carrière détruite. Fabrice Burgaud en est l’ exemple le plus emblématique. Aucun de ses collègues ne voudra subir le sort qui lui a été réservé : comme on le sait, il a été lynché sur la place publique ! Et aujourd’hui c’est un homme cultivé et adulé, faisant partie de l’intelligentsia qui réclame son exécution ! Lamentable et désespérant pour tous les citoyens lucides qui ont commencé à se mobiliser pour la ré-information sur l’ affaire d’Outreau.

    • Lire les références :

      "Nous sommes tous manipulés " de Marc Toussaint , édifiant et indispensable !

      Voir aussi le blog de MCGryson qui a également assisté au procès :
      http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-christine-gryson

      Ainsi que celui de CAPROUILLE, proche du dossier et des victimes :
      http://blogs.mediapart.fr/blog/caprouille

  • par Jean-Louis Lascoux , Le 28 décembre 2013 à 10:50

    La seule, la vraie l’unique question qui apparaît proche de faits dans ce texte c’est celle concernant les propos du cinéaste. Mais encore, on ne sait pas ici ce qu’il a vraiment dit.

    Tout le reste, malheureusement, ici n’est que suppositions, interprétations, suggestions et sous-entendus. Rien de concret si ce n’est la citation d’une couverture de journal qui émet une hypothèse et des propos rapportés par des personnes plaidants pour une cause. Le procédé me semble très maladroit et il faut être complaisant pour lui trouver l’ombre d’un fondement. Ca ressemble à de l’intox.

    On peut se laisser aller sur bien des sujets et je trouve qu’ici on en a une belle illustration. On part d’une question, par exemple : "Comment faire entrer ce fil dans le chas de cette aiguille ?" Et on trouve à redire sur la provenance de l’aiguille : "Elle serait (serait !) faite du métal d’un avion de combat." Et nous voilà partis sur les grandes guerres et leurs horreurs, avec l’idée que certaines doivent pourtant bien être justes, malgré la mort de tous les innocents dont on n’imagine pas être. Quant au fil, il viendrait (viendrait !) du petit vêtement d’un enfant dont on ignorerait (!) la terrible destinée." Et nous voici embarqués sur les chemins des larmoiements. En fait, que je vous dise, pour glisser le fil dans le chas de l’aiguille, il faut avoir de bons yeux, compter sur un coup de bol ou mettre des lunettes...

    Souvent, l’art de détourner les sujets, c’est celui de faire feu de tout bois. Le choix peut être à celui qui souhaite animer son feu de choisir son bois, n’est-ce pas. Et quand il n’y en a pas, à défaut d’arbre on invente une forêt et avec tout cela, on démontre qu’il peut bien en rester des brindilles, ce qui serait un début de preuve sur le fait qu’il y a bien eu possiblement un arbre. Hein, c’est un début de preuve, ça.

    Mais dans l’affaire citée par l’auteur, le tribunal n’a qu’à traiter la question de savoir si oui ou non les propos de Tavernier relèvent de la liberté d’expression sur une oeuvre cinématographique ou de l’outrage. Le tribunal peut se prononcer sans aller sur le reste des élucubrations. Et c’est d’ailleurs ce qu’il est parti pour faire, sans grand bruit. Pour en savoir plus sur les propos exacts de B. Tavernier qui s’exprime clairement sur le personnage du film, et sur le procès pour outrage : cet article fait l’état de la situation. C’est tout.

  • Très bon article, il faut l’ éclairer également avec les articles de l’ expert Psychologue que cite Jacques Cuvillier comme étant l’ auteur du livre courageux « Outreau, la vérité abusée » qui décrypte dès 2009 les manipulations médiatiques et surtout le mensonge par omission que représente l’omerta sur la vérité judiciaire des enfants d’Outreau et ses conséquences désastreuses. Il faut donc le rappeler encore et toujours : 15 enfants aux assises de Saint Omer puis 12 au procès en appel à Paris ( 3 n’ont pas maintenu leurs révélations dans des conditions non fiables psychologiquement) ont été reconnus par la Justice, victimes de viols, agressions sexuelles, corruption de mineurs et proxénétisme. Si cette vérité judiciaire avait été diffusée par le représentant légal des enfants ( Le Président du Conseil Général du Pas de Calais qui s’ est tu... pour des raisons politiques ?) et relayé par les médias, la France n’ aurait pas connu cet emballement traumatique et cette haine meurtrière à l’ égard du Juge Burgaud véritable bouc émissaire expiatoire, victime- entre autre- d’un projet de suppression du Juge d’instruction.

    Marie-Christine Gryson-Dejehansart, témoin privilégié de cette affaire en tant qu’expert ( en termes de connaissance professionnelle du dossier et des victimes) et en tant que psychologue ( en termes d’analyse du traitement médiatique de l’ affaire) donne donc un éclairage très utile sur ce procès de Fabrice Burgaud contre Bertrand Tavernier :
    http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-christine-gryson/260413/outreau-fabrice-burgaud-une-plainte-necessaire-contre-bertrand-tavernier-pour-incitation
    http://blogs.mediapart.fr/blog/marie-christine-gryson/011113/fabrice-burgaud-christophe-rossignon-bertrand-tavernier-presume-coupable

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