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De l’affaire Gregory à DSK, les procès au temps médiatique.

Par Armelle Nianga

Il y a quelques mois, l’affaire DSK engendrait les plus graves dérives du journalisme moderne et français...

Il y a quelques mois, l’affaire DSK boostait les audiences et ventes des médias français : « + 55% pour Le Monde [édition papier] » ; « un record pour Le monde.fr  » ; « un pic historique de visites pour Ouest France  » ; « une hausse des ventes de 113 % […] pour Libération » [1]… Mais, ce que l’on retiendra, nous (l’opinion publique, les politiques et les médias…), sans doute et davantage, c’est sa capacité à avoir su, en un temps record, cristalliser les plus graves dérives du journalisme moderne et français...

Devant l’emballement – acharnement - médiatique, je publiais cet article : « L’affaire DSK : la justice pénale et les médias…  », qui - sur la base de simples constatations de fait - me conduisait à 5 grandes interrogations :

  • Est-ce vraiment aux journalistes de mener les enquêtes ? ;
  • Les enquêtes - dans tant de précipitation - les mènent-ils vraiment ? ;
  • Le prononcé d’une décision de justice a-t-il un quelconque effet-et-intérêt lorsque l’accusé a déjà été médiatiquement et socialement jugé et/ou condamné ? ;
  • La condamnation [et/ou-jugement] socio-médiatique n’est-elle pas susceptible de l’influencer ? ;
  • La relation Média/Justice serait-elle à institutionnaliser ? : faut-il prévoir [et organiser] le rôle et la place des médias dans le procès ?

Plus tard, je réalisais - dans un contexte où sont mises sur le compte d’un internet, qui aurait -tout- « bouleversé » et « restructuré » : « les métiers du journalisme », « les médias » [2] ; les attentes et habitudes des consommateurs..., toutes les dérives que connait aujourd’hui la presse - que ces questions, un professeur de droit, le professeur Serge Guinchard, se les posait et y répondait, il y a déjà 17 années [3]

Bien avant l’intrusion du web, ce dernier déjà fustigeait les procès médiatiques, menés dans la précipitation, par des journalistes-juges-enquêteurs, rarement formés au droit ; participant du culte de la victime – devenue « enjeu politique », « phénomène social », progressivement placé au cœur du procès pénal - dont l’émotion - la compassion qu’elle suscite - fait vendre ; loin - bien loin - de respecter les règles et garanties du procès équitable : faisant la part belle à l’accusation ; laissant peu de champ à la défense, dont des articles à charge, empreints de scoops et révélations - non nécessairement vérifiés et tout aussi vendeurs - tendent à asseoir la culpabilité... Leurs jugements fondant de façon quasi-systématique – mécanique -, le jugement d’une opinion publique, qui rarement s’en détache…

Aussi, si aujourd’hui, et depuis l’avènement du web, puis [web]-social, les choses ont quelque peu changé : « les journalistes ne sont plus les seuls à traiter les nouvelles et l’événement peut même se passer d’eux » [4].

Si aujourd’hui, une information que la presse, les journalistes – professionnels - par souci de responsabilité ; dans l’attente de la voir validée, se refuseraient à révéler, pourrait l’être ou l’avoir été par un utilisateur quelconque – non professionnel - du web ou [web]-social... Contraignant ces derniers, dans un climat actuel de suspicion (aides d’état, connivence avec le politique, pressions et ingérences des annonceurs publicitaires ; des groupes industriels-et-actionnaires...), de peur d’être accusés de retenir l’information ; de se garder de tout révéler ; parce que soumis à une pression du chiffre – de plus en plus écrasante - impliquant une - rendue - nécessaire primeur sur l‘information, à se lancer dans des folles courses aux scoops et à l[a] [dés]information…

L’article que rédigeait le professeur Guinchard, il y a 17 années déjà, l’affaire Gregory (1984) et le scandale Outreau (2000) allant encore en ce sens, les dérives judiciaires médiatiques ont précédé l’explosion du web, puis [web]-social : l’accélération de la vitesse de circulation de l’information ; l’intrusion du web - des non journalistes - dans une sphère autrefois – exclusivement – médiatique...

Depuis, bien longtemps avant, du traitement médiatique des affaires pénales résulte des doubles procès : des procès « dans » et « hors » les murs des tribunaux ; qui toujours empruntent - on l’a vu - les mêmes traits ; et suivent les mêmes voies...

Dans les procès médiatiques, il ne suffit pas d’être judiciairement blanchi pour être médiatiquement et socialement réhabilité.

Dans ces contextes, un individu blanchi par une décision de justice – par l’absence de décision de justice - peut déjà avoir été médiatiquement puis socialement condamné : le relâchement judiciaire étant parfois indifférent à ces condamnations.

Et s’il arrive parfois aux médias – lorsque la longue méditation de la justice semble révéler que ceux qu’ils condamnent ne sont peut-être pas les coupables – de quasi-instinctivement, quasi-instantanément « faire [leur] mea culpa » [5] : changer de bord ; échanger victime et accusé, s’acharnant au culte de l’un et à l’anéantissement de l’autre, avec la même vigueur ; le même entrain… Cela ne suffit pas toujours à lever la condamnation sociale, lorsque celle-ci était déjà mécaniquement tombée.

Ayant trop fouillé, trop sali, trop révélé d’une vie, ayant par nature vocation à rester privée, il est parfois trop tard... Les multiples soubresauts et revirement médiatiques de l’affaire DSK n’ont rien changé au jugement de ceux pour qui – et depuis les premiers articles publiés – DSK est un individu aux mœurs légères qui nourrit une obsession quasi-malade à l’égard des femmes.

Parfois, « les procès hors les murs » échappent à leurs instigateurs... La difficulté à lever les condamnations sociales paraissant tenir à ce que ces derniers et les jugements [et/ou] condamnations socio-médiatiques qui en découlent reposent pour une grande part sur une donnée que la justice, le droit, tend de moins en moins à prendre en compte : la morale.

Ainsi - pour ses avocats - Dominique Strauss-Kahn « a[urait] payé au prix fort une erreur passagère de jugement qui n’avait rien de criminel »...

« Je pense qu’il ne faut pas émettre de jugement moral sur les gens. Si on fait quelque chose de déplacé, on n’est pas pour autant poursuivi en justice  », s’indignait Benjamin Brafman après l’abandon des charges et des poursuites par la justice américaine. « On peut peut-être avoir un comportement déplacé mais c’est différent d’un crime et cette affaire a été traitée comme s’il s’agissait d’un crime », appuyait William Taylor.

Sans préjuger de ce qui s’est réellement passé, il est vrai, que c’est – pour une grande part - sur la base de ses valeurs morales – son absence de valeurs morales -, que Dominique Strauss-Kahn a été médiatiquement et socialement jugé puis condamné, en l’absence de tout procès...

Pour en savoir plus :
Le pdf

Armelle Nianga
Master recherche en droit mention Sociologie du droit et communication juridique
Université Paris II Panthéon-Assas

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Notes :

[1Blog Droit 2.0, « "Les médias français […] au top avec l’affaire DSK" - Ouest-France. » : billet du 22 juillet 2011.

[2Denis Jeambar, « Journaliste, profession sinistrée ! - Enquête exclusive du cabinet Technologia » : Marianne, n° 737, du 4 au 10 juin 2011.

[3Serge Guinchard, « Les procès hors les murs » : Mélanges Gérard Cornu, PUF, 1994, p. 201

[4Eric Scherer, « A-t-on encore besoin des journalistes ? Manifeste pour un journalisme augmenté.

[5Anne-Sophie Ho, « Les médias parlent-ils correctement de la justice ? » : NouvelObs.com, le 22 novembre 2007