Propos recueillis par A. Dorange
Rédaction du Village de la Justice

 
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  • 1re Parution: 4 février 2022

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Guide de lecture.
 

Quand l’avocat (re)trouve sa place dans la cité au travers de la solidarité.

Vous connaissez probablement l’opération « L’avocat dans la Cité », organisée chaque année par le Barreau de Paris, en partenariat avec la ville de Paris. Plus largement, et toute l’année, les membres du Barreau de Paris Solidarité (BPS) s’engagent pour répondre aux besoins d’accès au droit, au profit notamment des publics précaires, vulnérables ou discriminés : Bus de la Solidarité, permanences associatives, maraudes, pour ne citer que quelques-unes de leurs actions. Madame la Vice-Bâtonnière Dominique Attias, membre du Conseil d’administration du BPS, Aurélia Huot, directrice adjointe du Pôle accès au droit et à la justice du Barreau de Paris et Théodore Malgrain, responsable de la coordination du BPS ont accepté de répondre aux questions de la Rédaction.

Comment fonctionne exactement le Barreau de Paris Solidarité (BPS) ?

Dominique Attias : « Le fonds de dotation du Barreau de Paris Solidarité a été créé en 2011, dans le but de renforcer les différentes actions de solidarité menées de manière assez informelle par les membres du Barreau. L’idée était d’avoir quelque chose de pérenne, pour pouvoir mener des actions au long cours. Le Fonds de dotation est alimenté par des dotations de l’Ordre des avocats de Paris et la CARPA de Paris ; il est aussi destinataire de dons qui lui permettent de fonctionner et de développer ses projets, qui ne manquent pas.

L’idée était d’avoir quelque chose de pérenne, pour pouvoir mener des actions au long cours.

Depuis sa création, le BPS est actif et je dirais presque malheureusement, parce que le jour où l’on n’aura plus besoin de nous sera un jour merveilleux. Mais c’est absolument formidable de voir tous ces avocats et toutes ces avocates qui s’engagent tous les jours, tout à fait bénévolement. Parce que c’est quand même ça l’esprit de l’avocat et toutes les valeurs que nous portons. C’est à la fois ce que nous sommes et une belle image pour les avocats dans la société. »

À qui s’adressent vos différentes actions ?

Dominique Attias : « Nos actions sont censées, à l’origine, être destinées aux personnes les plus précarisées, les plus vulnérables. C’est particulièrement vrai en droit des étrangers et en droit d’asile. Mais nous nous sommes aussi rendu compte que toute une frange de la population n’osait pas aller dans les cabinets d’avocats, dans les mairies ou d’autres lieux de permanence juridique. Et l’un des intérêts majeurs du Bus de la Solidarité, c’est précisément son accessibilité. Je me souviens d’une dame venue accompagnée de son enfant et avec une baguette de pain à la main : elle n’avait visiblement pas prévu de solliciter une consultation, mais l’occasion et l’accessibilité du Bus l’y ont encouragé. »

Théodore Malgrain : « Au-delà des publics précaires économiquement, le BPS a aussi développé des actions à destination d’autres publics vulnérables ou discriminés, pour d’autres raisons que financières. Je pense notamment aux permanences dédiées aux femmes victimes de violences ou aux personnes LGBT qui, soit par manque d’information, soit, souvent, en raison du risque d’être confronté à une certaine « violence institutionnelle », n’osent pas pousser la porte des lieux de droit. C’est aussi ce que nous proposons au BPS : des consultations et permanences spécialisées et adaptées qui assurent à des justiciables fragilisées de rencontrer un professionnel du droit formé, sensibilisé et engagé sur ces questions et qui saura donc avoir l’écoute et la bienveillance nécessaires. »

Toutes les problématiques juridiques peuvent être abordées ?

Nous nous adaptons aux demandes et aux circonstances, sur le fond comme sur la forme.

Dominique Attias : « Oui. Nous avons beaucoup de questions en droit des étrangers, en droit de la famille, en droit du logement et en droit du travail, de plus en plus d’ailleurs avec la pandémie. Mais pas seulement. En réalité, nous nous adaptons aux demandes et aux circonstances, sur le fond comme sur la forme, par exemple avec des permanences téléphoniques mises en place pendant les confinements pour lutter contre les violences intrafamiliales.

Nous constatons généralement que celles et ceux qui se disent « je ne connais que le droit bancaire (ou autre) » ne se souviennent pas à quel point ils connaissent beaucoup de choses fondamentales qui permettent finalement d’apporter des réponses ou des orientations utiles aux personnes qui viennent nous voir. Certains de nos confrères et consœurs repartent d’ailleurs très contents des permanences, parce qu’ils se sont rendus compte qu’ils n’étaient pas que spécialistes des Fusacq ! Toutes les bonnes volontés sont donc les bienvenues ! »

Donc toutes les expertises et spécialités peuvent être utiles ?

Il s’agit le plus souvent d’une première orientation juridique.

Aurélia Huot : « Oui, bien sûr. C’est vrai que nous avons beaucoup d’avocat(e)s qui viennent nous voir en nous disant "j’ai envie de m’investir auprès d’une association", sans forcément savoir vers qui aller, quoi faire, comment aider. Beaucoup se disent que leur expertise ne sera pas forcément utile. Mais nous avons de nombreux programmes spécialisés qui font appel à des expertises très variées (dont le droit bancaire, le droit des sociétés, le droit de la PI !). Ils ont aussi la crainte de ne pas être capable de répondre à des questions pendant une permanence généraliste. Mais il faut savoir d’une part que l’avocat n’est pas seul : il y a par exemple trois avocats dans le Bus et une juriste qui assure l’accueil et oriente les personnes vers chacun d’eux en fonction de leurs spécialités.
D’autre part, rappelons qu’il s’agit le plus souvent d’une première orientation juridique. Nous aidons d’abord la personne à traduire son problème dans des termes juridiques simples, or c’est l’essence même du métier d’avocat. C’est ce qui fait la force de nos permanences, dont le nombre et la variété permettent aussi aux avocats de choisir leurs engagements personnels, en fonction de « ce qui leur parle », de ce qui leur correspond le mieux et selon le temps dont ils ou elles disposent bien sûr. »

Vous travaillez avec nombreuses associations et structures partenaires, par exemple le Samu social. Vous apportez la « brique juridique » qui peut leur manquer ?

Dominique Attias : « Le BPS est maintenant très bien identifié dans le paysage des acteurs de la solidarité et de l’accès au droit à Paris. Nous avons acquis une crédibilité certaine et nous sommes en contact avec toutes les institutions et beaucoup d’associations, ce qui nous donne une connaissance assez fine des problématiques des publics à qui nous nous adressons et nous permet d’y répondre vite et de manière adaptée. Nous pouvons mobiliser très rapidement beaucoup d’avocats auprès de ces publics et apporter le droit là où il n’y en a pas. Mais nous ne sommes pas là pour réinventer la roue, ni pour nous mettre en avant ; nous intervenons au soutien de toutes les associations existantes qui nous signalent là où il y a des problèmes d’accès au droit que nous pouvons contribuer à réduire. Nous sommes là au soutien de tous ceux qui en ont besoin. »

Théodore Malgrain : « Nous sommes en effet en contact avec des associations de toute taille et de toute forme : le Samu social, le Secours populaire, Emmaüs, Les Restos du cœur et bien d’autres qui mènent, comme vous disiez, une action humanitaire, sociale, administrative parfois aussi. Au-delà du dialogue permanent que nous avons avec elles et qui nous permet de mettre ne place des dispositifs adaptés lorsque c’est nécessaire, nous intervenons aussi régulièrement auprès de ces associations partenaires, par des permanences en général une ou deux fois par mois, pour débloquer des situations juridiques empêchant les travailleurs sociaux et les équipes bénévoles de poursuivre leur accompagnement. Mais comme le disait Mme la Vice-Bâtonnière, nous ne venons pas du tout nous substituer à leurs actions. C’est simplement donner ce petit coup de pouce qui permet de faire avancer la machine, et autant que possible, de sortir les gens de la situation de précarité dans laquelle ils se trouvent. »

Il n’est pas toujours facile de se dégager du temps pour des consultations pro bono. Est-il possible d’aider de manière très ponctuelle ?

Aurélia Huot : « L’engagement bénévole n’est pas figé. Les avocats peuvent s’inscrire en fonction de leurs disponibilités sur un planning mensuel en ligne. Si un avocat a envie de s’engager une fois ou deux fois par mois ou deux fois par mois, il peut le faire, mais il peut aussi décider de ne venir qu’une fois par semestre ou par an. Notre organisation permet d’avoir un engagement un peu sur mesure, en fonction des expertises, de la disponibilité et des affinités de chacun.
Nous avons une proposition qui est extrêmement large : un avocat peut faire des maraudes et accompagner des sans abri et/ou faire des consultations juridiques au Bus ou en association, spécialisées ou généralistes. Chacun peut choisir l’action qui lui correspond le plus. Et je crois que si beaucoup d’avocats se retrouvent dans ce que nous proposons, c’est justement parce que ça leur permet d’avoir un engagement bénévole et solidaire, en lien avec leur activité professionnelle et leur volonté d’engagement. »

Théodore Malgrain : « Dans la plupart des permanences proposées par le BPS, il ne s’agit pas de traiter un dossier de A à Z, comme cela se fait au sein d’un cabinet. C’est plus ponctuel et prend essentiellement la forme de permanences d’accès au droit, c’est-à-dire de consultations uniques. Et si un avocat trouve le moyen de libérer ne serait-ce que trois heures dans le mois ou le semestre, voire dans l’année, c’est déjà très précieux pour nous et nos publics. C’est un engagement un peu à la carte comme le disait Aurélia, qui est permis par nos différentes modalités d’intervention. Le niveau d’engagement peut d’ailleurs très bien varier d’une période à l’autre, certains avocats reviennent, parfois après un temps assez long sans avoir pu participer à une permanence, en raison d’un surcroit d’activités du cabinet ou pour toute autre raison, et nous disent que cet engagement leur avait manqué et qu’ils sont heureux de pouvoir y revenir. Mais c’est vrai que la crise actuelle rend simultanément plus forts les besoins juridiques des publics précaires et plus difficile la mobilisation des avocats bénévoles. »

Avec le Bus particulièrement et vos autres actions, il est question de droit et de proximité. Mais pas seulement, n’est-ce pas ?

Accéder à une permanence où un avocat, écoute, donne des conseils, oriente, cela redonne aussi un peu de dignité.

Aurélia Huot : « Même pour un public qui n’est pas précaire, ce n’est pas facile de contacter un avocat et internet ne rend pas toujours les choses plus faciles. Le Bus rend l’avocat plus accessible, plus visible, il le replace « dans la cité ». Il permet aussi aux personnes, grâce à une consultation de 20-30 minutes, de se rendre compte de ce que peut faire un avocat et de comprendre si elles ont finalement besoin ou non d’un accompagnement juridique pour leur problème. Le Bus permet donc de recréer du lien et de démocratiser l’image de la profession : faire comprendre que l’avocat n’est pas toujours un homme en costume dans un cabinet d’affaires dans des bureaux d’une haute tour, et que dans le droit, tout n’est pas toujours que contentieux ! La pratique du droit est bien plus variée et c’est particulièrement visible dans nos permanences qui touchent spécialement des personnes en situation de vulnérabilité. Car pour elles particulièrement, il est important d’avoir le sentiment d’avoir été écouté.

Pour les personnes exilées par exemple, ou celles qui vivent dans la rue, le fait d’aller dans une permanence pendant laquelle un avocat, les écoute, leur donne des conseils, les oriente, cela leur redonne aussi un peu de dignité. D’ailleurs, lors des maraudes par exemple, l’avocat n’est pas uniquement présent pour répondre à une problématique juridique spécifique. Il est également présent pour créer du lien et dire aux personnes « vous existez et nous pouvons parler ». Ceci lui permettra peut-être, quand elle reprendra un peu de confiance en elle, de se rendre plus facilement dans une permanence d’accès au droit. C’est ce que nous essayons de faire pour les publics de grands exclus. Il est question de confiance et de créer du lien. »

Un dernier mot ? Mme la Vice-Bâtonnière peut-être ?

Les avocats bénévoles sont fidèles à leur serment et à leur raison d’être.

Dominique Attias : « Il faut quand même se rendre compte de quelque chose, c’est que tous ces avocats qui interviennent dans les permanences du BPS le font bénévolement, alors qu’ils sont à l’heure actuelle eux aussi victimes de la crise. Et, pourtant, ils répondent à la demande et ne demandent rien en retour. Ils sont fidèles à leur serment et à leur raison d’être avocat. Ils sont très nombreux et j’aimerais vraiment leur rendre hommage. Ce dévouement fait partie d’eux-mêmes.

La société a une fausse image de l’avocat, l’imaginant souvent « plein aux as » mais ce n’est évidemment pas le cas de tous nos confrères et nos consœurs qui malgré tout, font passer l’Autre avant eux-mêmes. Et vous savez ce qui est incroyable ? C’est qu’une fois que la démarche de s’engager a été faite, la satisfaction est sans commune mesure avec le temps consacré, d’avoir redonné confiance et dignité, d’avoir fait preuve de solidarité et d’avoir partagé un peu de son temps et de son expertise. C’est aussi pour ça que nous sommes là. »

Contact :
01 44 32 47 37 / 01 80 27 22 63
barreausolidarite chez avocatparis.org

Informations, planning et actualités :
www.barreausolidarite.org
www.facebook.com/BarreauSolidarite

Faire un don : site internet du BPS ou directement sur la page d’Alvarum (service de collecte des dons)

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