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Fake news : l’art de dire tout...et n’importe quoi !

Par Victor Mollet, Communicant.

L’expression « fake news », inlassablement et impertinemment employée depuis plus d’un an dans notre sphère médiatico-politique, ne manque pas de faire frémir et réagir. Elle aurait permis à Donald Trump de gagner la Maison-Blanche et aux partisans du Brexit de l’emporter. Est-ce vraiment sérieux ?
La notion, devenue véritable bombe et bulle médiatique, inquiète autant qu’elle fascine, jusqu’au sein de notre gouvernement, qui a décidé de légiférer pour tenter d’endiguer la prolifération de ces fausses nouvelles. Notre état de droit ne le permettait-il pas déjà ?

« Fake news ! ». La sentence claque. La formule fait mouche. Le dictionnaire de référence Collins, pendant du Robert outre-Manche, en a même fait son expression de l’année 2017. Usée et répétée jusqu’à l’hérésie depuis près de deux ans, la locution est désormais largement galvaudée. Employée inopinément, l’aphorisme, rarement suivi d’un argumentaire convaincant, en est presque devenue une réponse automatique pour discréditer un adversaire ou opposant, et manifester sa désapprobation face à une thèse, une théorie ou une opinion, que ces dernières soient effectivement farfelues ou non.

Pourquoi cette expression est-elle si populaire aujourd’hui ? Vivrions-nous au cœur d’une société où la désinformation viendrait de naître ? Chacun s’accordera sur la réponse à apporter à cette question. C’est non. Les "fake news" ne témoignent d’aucune révolution, ni de paradigme véritablement nouveau. La notion, pourtant largement commentée et développée est, sinon totalement floue, relativement vaste. Tenter de la définir relève même quasiment de l’exploit. L’emploi de mots ou expressions synonymiques telles que post-vérité, informations douteuses, rumeurs ou faits alternatifs ont ainsi été consacrés sans qu’aucune distinction ne soit faite entre ces différents termes.

Les rumeurs et les tentatives de déstabilisation existent depuis l’antiquité. Sun Tzu, général chinois du sixième siècle avant notre ère, qui a théorisé la guerre de l’information dans son célèbre ouvrage "L’Art de la guerre", n’a pas attendu Twitter ou Facebook pour s’épancher sur l’incroyable pouvoir que pouvait avoir l’information dans l’optique de stratégies de déstabilisation. La désinformation et la propagande nous précèdent très largement et sont aussi vieilles que l’homme lui-même. La Russie a tenté d’interférer dans les élections américaines et françaises ? Et alors ! Les tentatives d’ingérence en période électorale sont légion et Moscou n’en a pas le monopole. Sur ces problématiques, il y a même beaucoup plus à craindre de Pékin que du Kremlin.

Au vrai, c’est l’ampleur du phénomène, qui s’explique largement par le fait que la propagation des informations est aujourd’hui extraordinaire et sans cesse exponentielle, qui interroge et laisse parfois à penser que les "fake news" sont propres au XXIe siècle. La viralité du web et de ses multiples ressorts nous propulse dans un océan de datas, dessinant un tsunami médiatique perpétuel. Il devient ainsi toujours plus facile de propager rapidement des contre-vérités sur la toile que de collecter patiemment des faits étayés et recoupés, de surcroît dans une société qui brille davantage par sa célérité que sa réflexivité. Pour les médias, quels qu’ils soient, il est devenu plus important d’être le premier à livrer une information que de dire vrai. La vérité des faits se confond quelque fois aisément avec les mensonges et les tentatives de duperie.

L’expression ne retranscrit donc rien d’inédit. Il s’agit plutôt d’un mot-valise qui permet de disqualifier sans effort une personne ou un propos, et qui permet surtout à l’émetteur de cette expression de ne pas surpasser son indolence intellectuelle, qui l’exempte d’user d’un mot ou d’une expression plus idoine.

Mais, alors, comment définir le concept même de "fake news" ? Pour être à la fois concis et précis, on pourrait simplement se contenter de dire que ce sont des nouvelles ou informations qui se parent des habits de la vérité mais sont savamment et volontairement travesties, falsifiées ou tronquées, puis diffusées et colportées dans le but de nuire. Souvent, au moins quelques instants, la majorité est dupée…avant que la supercherie ne soit démasquée. Les "fake news" font ainsi état d’un usage stratégique de la désinformation. L’usage de la formule devrait être cantonné à cette tactique maléfique. De la sorte, affirmer que la terre est plate n’est en rien une "fake news". Cela renseigne simplement le public quant à l’altération mentale de celui qui a émis cette assertion. Les théories du complot ou les conspirations sont du même acabit.

Par la même, d’aucuns abusent de l’expression pour caractériser toutes les nouvelles qui ne sont pas en phase avec leurs convictions politiques ou morales. Un lecteur habituel de L’Humanité ne manquera jamais une occasion de souligner avec passion une kyrielle de "fake news" dès qu’il ouvrira une page du Figaro. Et inversement. L’information n’y gagne pas. Il convient également de dépasser la dichotomie « monde réel vs monde virtuel », qui voudrait que les informations émanant de la presse radiophonique, écrite ou télévisuelle soient toujours parfaitement véraces pendant que les nouvelles présentes sur le web s’avèreraient le plus souvent erronées.

Face aux polémiques, les médias sociaux, soucieux de conserver leur aura et de ne surtout pas voir leurs audiences s’étioler, Facebook et Twitter en tête, tentent, avec plus ou moins de succès, à coups d’algorithmes secrets, d’endiguer la propagation de ces fausses nouvelles. Nouvelle année et bonnes résolutions obligent, Facebook a annoncé en janvier 2018 la métamorphose de son fil d’actualités avec, en toile de fond, la lutte contre les "fake news". Cette nouvelle timeline accorde davantage de place aux nouvelles publiées par les amis et la famille de l’utilisateur pendant que les contenus postés par les marques et les entreprises seront relégués au second plan. « J’ai demandé à nos équipes produits de s’assurer que nous donnions la priorité à des actualités fiables, informatives et locales », a précisé Mark Zuckerberg. De quoi enrayer durablement la désinformation sur son réseau social ? Rien n’est moins sûr. Avant d’ambitionner d’éradiquer les trolls et l’ensemble des "fake news" de leurs plateformes, les réseaux sociaux devraient déjà commencer par gagner en réactivité dans la suppression des contenus haineux, diffamatoires et insultants, conformément à leurs conditions d’utilisation.

De leur côté, les médias, en particulier les rédactions digitales, frappées par l’impératif de célérité et le diktat de l’instantanéité, développent un terrain propice à l’apparition et à la propagation des fausses nouvelles. Alors qu’ils sont historiquement censés faire partie intégrante de la pratique, l’investigation, la vérification des faits et le recoupement des sources sont désormais souvent relégués au second plan, traités isolément, cantonnés en un sous-genre journalistique, le "fact-checking". Aujourd’hui, chaque organe de presse ou presque dispose d’un tel service. Ce sont « Les Décodeurs » pour Le Monde, « Le vrai du faux » sur France Info, « Check Point » chez LCP, ou « Le Fact Checking » sur France 5.

Dans ce contexte d’insécurité informationnelle, fallait-il, une fois de plus, légiférer pour endiguer l’afflux de fausses nouvelles ? Fallait-il se contenter d’encadrer le monde de l’information aux seules périodes électorales ? Fussent-elles particulièrement sensibles, la démocratie ne s’y résume pas. Par ailleurs, légiférer sur ce sujet sans entamer largement la liberté d’expression relève, sinon de l’insoluble, au moins de l’improbable.

Sur le plan juridique, un tel dessein apparaît de surcroît quelque peu redondant. De nombreux textes existent déjà, à commencer par l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881 relative à la liberté de la presse. Cette dernière dispose en effet que « la publication, la diffusion ou la reproduction, par quelque moyen que ce soit, de nouvelles fausses, de pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à des tiers lorsque, faite de mauvaise foi, elle aura troublé la paix publique, ou aura été susceptible de la troubler, sera punie d’une amende de 45 000 euros ». S’agissant plus précisément des stratégies de déstabilisation en période d’élections, contre lesquelles le gouvernement entend batailler, l’article L.97 du code électoral indique que « ceux qui, à l’aide de fausses nouvelles, bruits calomnieux ou autres manœuvres frauduleuses, auront surpris ou détourné des suffrages, déterminé un ou plusieurs électeurs à s’abstenir de voter, seront punis d’un emprisonnement d’un an et d’une amende de 15 000 euros ».
Enfin, l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 réprime l’infraction de diffamation, c’est-à-dire l’allégation ou l’imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur et à la considération d’une personne. La faiblesse de ces textes réside dans le fait qu’ils ont été pensés et réalisés à une époque où le papier régnait en maître et qu’ils peuvent désormais apparaître impertinents à l’ère du numérique. Le législateur a tenté de corriger les anachronismes, en juin 2004, avec la loi pour la Confiance dans l’économie numérique (LCEN). Force est de constater que ce n’est pas la panacée.

Cette loi sur la « confiance et la fiabilité de l’information » nous permettra-elle d’entrer dans une ère qui brillera des feux de l’authenticité et des lumières de la vérité ? Assurément non. Nombre de députés, de toutes sensibilités, avancent que le texte viendra éteindre sans difficulté les incendies toxiques d’une société de l’information incandescente, en contrant toute velléité de nuire, de publier ou relayer des nouvelles erronées. Une telle pensée relève de la folle utopie. Jusqu’à preuve du contraire, l’instauration du Code pénal n’a pas empêché les crimes les plus abominables. Et, au-delà, comment nos magistrats pourront juger ce qui est faux ou vrai en matière politique sans tomber dans l’arbitraire, dans une époque où la séparation des pouvoirs connaît une porosité dramatique, les femmes et hommes politiques ne se privant plus de commenter avec virulence et sans patience l’actualité judiciaire. La loi révèle en outre une méconnaissance profonde des codes du web et en particulier du célèbre effet Streisand, qui veut qu’une nouvelle voit sa diffusion et sa portée démultipliées lorsque l’on tente de la censurer ou de l’effacer.

À moins de mettre sur pied une intelligence artificielle en mesure de contrer un émetteur de "fake news" avant qu’il n’agisse ou de créer une justice prédictive capable de condamner un individu malveillant avant qu’il ne vienne perturber et influencer notre démocratie, tout texte ou jugement arrivera toujours trop tardivement. Un tel comportement paternaliste, s’avère également plus que paradoxal au cœur de notre société libérale et, loin de responsabiliser le citoyen, risque de l’assister encore.

Alors que faire ? L’instauration d’un « service public de la notification », notamment vanté par le "think tank" Terra Nova, pour faciliter les doléances des internautes qui estiment leurs droits bafoués, à l’image de la pré-plainte en ligne, constitue une piste mesurée à ne pas négliger.

Faut-il instaurer un « label qualité » pour les médias qui respectent une certaine idée de la déontologie journalistique ? Beaucoup d’organes de presse de petite taille ou de néo-médias risquent d’être injustement mis sur la touche. Une telle démarche risquerait de surcroît d’être extrêmement complexe dans sa mise en application. Sur ce sujet, chacun souhaitant apporter sa pierre à un édifice branlant, il convient surtout de séparer le bon grain de l’ivraie. L’immense majorité des commentaires révèlent des bavardages relevant plus de la sortie ratée que de l’observation éclairée. Même le pape, pourtant peu amène quant aux vérités factuelles, y est allé de son analyse.

Le traditionnel baromètre annuel de la confiance des Français dans les médias, réalisé par Kantar Sofres pour le quotidien La Croix est, cette année, révélateur à plus d’un titre. Publiée en janvier 2018, l’étude révèle tout d’abord une forte attente de fiabilité de l’information et d’éducation aux médias pour contrer les "fake news", aimablement appelées « bobards » par notre président. La deuxième tendance témoigne de la confiance que la majorité des Français accorde aux médias traditionnels, tout en rejetant largement la pertinence du web et des réseaux sociaux, accusés de tous les maux. Par ailleurs, si les médias sont épargnés, la figure du journaliste éveille encore et toujours les doutes et les suspicions. Seuls 24% des Français estiment ainsi que les journalistes exercent leur métier en toute indépendance.

Enfin, le troisième biais significatif de ce baromètre met en lumière un profond clivage éducatif et social quant à l’intérêt pour l’information, la manière d’y accéder, et la perception de l’actualité. « 74% des professions intellectuelles manifestent de l’appétence pour l’information, contre seulement la moitié des ouvriers et des moins de 35 ans. Ces mêmes clivages sont présents dans le choix des médias : la télévision apparaît comme le média des plus âgés, des milieux populaires et moins éduqués. La radio, celui des publics âgés mais de catégories socio-professionnelles supérieures et de niveau éducatif plus élevé. Un peu comme la presse papier (citée par 1% des employés et des moins de 35 ans !). Alors qu’internet, et surtout le smartphone, est le média des jeunes, surtout éduqués », analyse Jean-Marie Charon, sociologue des médias.

Face à ces constats implacables, la nécessité de proposer une éducation aux médias, à commencer par les médias sociaux, que l’on préfère interdire plutôt que de prendre le soin d’en cerner et délimiter les usages, ainsi qu’une formation à l’esprit critique, tout au long de la scolarité, de l’école primaire au lycée, bien plus qu’au détour d’un module d’éducation civique de quelques minutes, apparaît impérieuse.

Sur ce sujet, le rôle du CLEMI (Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information), rattaché au ministère de l’Éducation nationale, et qui mène régulièrement des missions au sein des écoles, est très pertinent. Mais ce travail louable demeure tout à fait parcellaire et disparate, et n’est réalisé que sur la base du volontariat des établissements scolaires. Parallèlement, les initiatives locales existent mais sont plus de l’ordre de l’exception que de la règle et n’ont que très peu de visibilité. Aucune concertation véritable n’existe sur le plan national. Il existe ainsi de profondes hétérogénéités selon les régions et leurs établissements scolaires, tout en sachant que les professeurs, quel que soit leur grade ou leurs qualifications, ne sont absolument pas, en l’état, formés pour éduquer à ces problématiques ô combien stratégiques et essentielles, a fortiori quand l’on sait que, bien souvent, leurs élèves en connaissent bien davantage sur les Illuminati que sur François Marie Arouet.

Le fait que la moitié des Français ne sachent pas ce que sont les affaires « Panama Papers » ou « #BalanceTonPorc », pourtant largement relayées médiatiquement et qui constituent deux des plus grands événements médiatiques de l’année 2017, est un signal alarmant. À moins d’une volonté affirmée de vouloir vivre comme une ermite, tel Diogène dans son tonneau, cet état de fait relève bien davantage d’une ignorance mécanique entretenue depuis le plus jeune âge que d’une volonté manifeste de s’ériger en être sot ou candide.

Plus encore, l’éducation aux médias tout au long de l’enfance est un enjeu de culture générale et de décence intellectuelle. Peut-on sérieusement briguer une carrière prometteuse et ambitieuse en méconnaissant tout ou partie des grands sujets politiques, économiques et sociétaux ? Plus encore : peut-on sincèrement être libre sans connaître avec un minimum d’acuité les sujets qui font et façonnent l’actualité ? L’appréhension active de l’information et le regard critique permettent à un individu de faire ses choix non plus en fonction de présupposés ou de clichés mais au regard de convictions justifiées et de valeurs fondées.

Les enfants que l’on éclairera deviendront des adultes informés et auront, alors, enfin, le loisir de choisir et d’agir pleinement. La désinformation ou la désinvolture ne devrait plus être une fatalité de classe ou le fruit d’une ignorance latente, mais un choix voulu et assumé. S’informer, connaître l’ensemble du paysage médiatique, appréhender l’économie des médias, comprendre les mécanismes de la fabrication de l’information, attiser son esprit critique, ne relève pas du don naturel mais d’un savoir acquis et entretenu. C’est un apprentissage de longue haleine. Un éveil à construire et entretenir. C’est un noble combat à mener et un sérieux enjeu démocratique. En l’état, la majorité des Français sont des naufragés de l’information, leur manière de s’informer relevant plus d’une sérendipité [1] inconsciente et pavlovienne que d’une volonté claire et fondée. Car l’incurie des parents est, parfois, tout aussi béante et désolante que celle de leurs enfants. Il n’est pas politiquement correct que de le dire. Mais il est une chose encore plus incorrecte que de ne pas oser le souligner.

L’enjeu de société est majeur. La loi peut être appréhendée comme un remède mais il s’agira, dans ce cas, toujours plus d’appliquer un pansement sur une plaie béante que de trouver un antidote pérenne. Et cet antidote, ce pourrait bien être le savoir.

La lutte contre les "fake news", autant que l’éducation de la population, est un défi de taille. Mais, abandonner déjà, c’est accepter de sombrer, lentement mais surement, dans une ère où la démocratie deviendrait secondaire.

Car, bien informé, l’individu est un citoyen éclairé. Mal informé, il devient un sujet.

Communicant
Dircom ADEKWA Avocats
Twitter : @VictorMollet
www.adekwa-avocats.com

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Notes :

[1N.D.L.R : Capacité, art de faire une découverte, scientifique notamment, par hasard ; la découverte ainsi faite. (Source Larousse.fr).