Par Vincent Ricouleau, Professeur de droit.
 
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  • Parution : 25 novembre 2020

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Guide de lecture.
 

L’avocat rural : un modèle à encourager !

S’installer comme avocat en milieu rural, ce n’est pas prendre le maquis. Mais c’est exercer autrement. C’est répondre aux réels besoins d’une population spécifique. La Covid-19 pourrait d’ailleurs initier un retour dans les campagnes, délaissées par les professions libérales en général, les avocats en particulier. Il y a des opportunités à saisir tout en veillant à éviter les risques psychosociaux que je décris dans mon guide publié en octobre dernier. Un avocat rural est plus qu’un avocat de proximité, c’est un développeur de territoire.

Nos journaux et sites internet, relatant informations et potins mondains du milieu du droit, surtout parisiens, n’en font pas état. Ce n’est pas chic, vous comprenez. Quand on tape avocat de campagne sur Google, on trouve des pubs sur le pâté de campagne. A se demander si l’avocat rural existe, comme le médecin, le vétérinaire, le pharmacien, le notaire. D’ailleurs, on ne dit plus province mais région. Alors avocat en région, pire, dans un coin paumé, en pleine campagne, mais peuplé, est-ce une relégation synonyme de jouer en troisième division ?

La méprise. Croire que ce n’est pas un bon et beau projet. Le mépris. Nous dire qu’on ne va pas réussir, et que si on réussit, cela ne durera pas. Il faut pardonner aux membres du conseil de l’ordre qui nous ont pris en pitié et considéré comme des intouchables. Ils en sont revenus, ces caciques qui s’entredévorent dans les centres-villes. Je sais de quoi je parle, j’ai exercé le métier d’avocat rural à Blain, à 40 kilomètres de Nantes, pendant une vingtaine d’années. A un endroit où il n’y avait jamais eu d’avocat. Une fantastique aventure pas si périlleuse que cela !

C’est certain que l’époque est davantage à l’avocat de grande ville. On vous promet littéralement un avocat cyborg, augmenté et nyctalope, puisque certains sont persuadés qu’ils sont capables d’influer sur les fonctions cérébrales. Si, si, certaines legaltech vous promettent de voir l’avenir sur écran. Si vous vous abonnez. Pour le moment, l’avocat n’accède même pas à la jurisprudence de son Tribunal Judiciaire. Sauf, que dans la forêt, un arbre est un arbre parmi les autres. C’est mieux de se distinguer et de se démarquer que de céder à un dumping des honoraires, caractéristique des villes où la densité des avocats fait valser tous les principes.

Vous êtes bombardé d’articles sur l’avocat numérique ou digital, sans d’ailleurs percevoir la nuance. De webinaires où tout le monde se congratule. Mais aucun de nos geeks ne pense à l’essentiel. Où l’avocat doit-il s’installer ? Le vrai avocat rural, c’est celui qui crée son cabinet principal dans une ville en territoire rural, campagnes, montagnes, Départements ou Territoires d’Outre Mer. Ce n’est pas un avocat installé dans une périphérie de ville ou dans une banlieue. Il est souvent le premier. Beaucoup de praticiens ont lancé des satellites de leur cabinet principal. Ce sont des rabatteurs. Ce ne sont pas de vrais concurrents pour un jeune praticien qui décide de s’investir à fond. Etre présent, démontrer sa disponibilité, proposer un rendez-vous dans la journée et non un vendredi après-midi comme nombre de cabinets secondaires, permettent de développer en temps record sa clientèle. Peu importe si la ville rurale où vous vous implantez, est une commune dortoir. Là où il y a une population, il y a du travail.

Peu importe le nombre d’habitants parce que vous irradiez. Vous avez un bureau, ample, spacieux, propre, bien éclairé, avec parking non payant dans la rue, dans une rue facile à trouver. Votre cabinet est une base. Lisez le chapitre sur le bureau de l’avocat dans mon guide sur les RPS. L’idéal est un lieu enclavé. Vous avez créé une véritable annexe du service public de la justice. Vous êtes incontournable. L’essence est hors de prix, les transports publics défaillants, l’angoisse du client à son comble. Il y a une jungle bigarrée d’avocats dans la grande ville voisine. Mais elle semble si homogène pour les clients non initiés que le choix se porte sur un cabinet de proximité où l’accueil téléphonique est parfait. Le plus drôle, c’est que vous attirez des clients de la grande ville.

A la campagne, vous êtes attendu. En ville, vous êtes et vous restez inconnu. Si vous optez pour un territoire rural, désert juridique total ou non, vous n’êtes pas au milieu de nulle part, vous ne partez pas de rien, vous avez votre background, votre personnalité, vos caractéristiques, votre force de travail. Pionnier, vous n’êtes pas obligé de haler la péniche à la main. Vous devez juste vous insérer dans un tissu. Vous apportez quelques troubles. Un jeune avocat qui se pointe sans fanfare, (c’est mieux d’être discret et humble), est soupçonné de s’attaquer à la mairie. Bagarre assurée si c’est le cas. Assez fréquent, ce cheval de Troie d’un parti politique. Question indépendance, vous n’êtes pas obligé de devenir rotarien ou intimes des notables du coin. C’est d’ailleurs tout ce qu’il ne faut pas faire. Rester proche tout en vivant loin. D’ailleurs, vivre dans la ville où est situé votre cabinet n’est pas du tout obligatoire. C’est à vous de calculer distance et temps de transport si vous habitez dans la grande ville voisine. Le télétravail vous permet de toute façon de bien vous organiser.

Etre un avocat rural, ce n’est pas forcément faire du droit rural. Peut-être même en ferez-vous moins que vos amis de la ville. En revanche, vous devez être un vrai généraliste, du moins au départ. Peu à peu, vous affinez vos offres à la clientèle. Vous vous apercevez chaque jour que l’organisation de la justice est si méconnue, qu’il faut systématiquement tout expliquer. Préparez des formations, que vous proposez aux assistantes sociales des CCAS et aux mairies. Ne les faites pas avec des allures de youtubeur, en tee-shirt noir, l’air pas réveillé, pour faire branché. Costume, cravate, bon micro, support écrit, page Facebook, blog, tout doit s’enchaîner. Votre veille juridique doit correspondre à ce qu’on attend. Vous avez les avocats avec nœud papillon et mocassins, mais vous avez aussi ceux en Nike. La diversité est là, mais rappelons qu’il y a l’autre, la vraie, qui permet l’égalité des chances et qu’on attend toujours. A la campagne, il faut être simple et accessible à tous. Correspondre à l’image qu’on attend de vous. Vous n’êtes pas noyé dans l’anonymat. Mais en pleine lumière, quasiment en permanence. Parce que vous êtes devenu un rouage indispensable dans l’organisation locale.

Vous n’êtes pas harcelé par les chasseurs de têtes, d’ailleurs, si vous vous renseignez, vos amis de la ville non plus. Vous ne recevez pas non plus beaucoup de demandes de collaboration d’avocats débutants. Préjugés défavorables, route, ennui, isolement, solitude, niveau des prestations, gardes à vue trop loin, verglas, neige, coût du véhicule, certains jeunes s’imaginent qu’en ville, c’est mieux. Il faut les laisser, nul besoin de contraindre. On voit que la formation initiale est bien stéréotypée et carencée. Le mentorat apparaît une bonne solution pour initier, stimuler, renforcer, accompagner les plus jeunes praticiens volontaires pour exercer en milieu rural.

La formation continue est primordiale. Elle permet de se désenclaver intellectuellement. Les transversalités sont encouragées. Sur le terrain, l’avocat rural est amené plus que les autres, à nouer des partenariats avec d’autres avocats, des notaires, des huissiers de justice, des médecins, des psychologues, des experts-comptables, des ingénieurs experts, des architectes. A privilégier des professionnels du même territoire. Le réseau se fait facilement. On ne parle pas d’autarcie mais cela y ressemble. C’est davantage une question d’efficacité.

L’Etat connaît les besoins des territoires ruraux. Il annonce régulièrement des audiences foraines. Il faudrait d’abord changer la terminologie. Et puis, les projets meurent avant de naître.

Ce juge d’instance qui avait le marteau de maréchal ferrant de feu son père, tapotant sur le bureau, à travers un buvard rose, de peur d’abimer le marteau, pas le bureau, pour rétablir un peu de silence, n’a jamais voulu quitter sa région. Il parlait de terroir plus que de territoire. On a aussi des magistrats qui s’attachent à la population.

Vous verrez qu’un jour, il y aura une profonde réforme de la décentralisation. Les dés seront jetés à nouveau. Pour le moment, reconnaissons que la profession d’avocat traverse un épais brouillard et ne sait pas vraiment où elle va. Le brouillard, l’avocat de campagne connaît. C’est pour cela qu’il part très tôt et qu’il n’est jamais en retard aux audiences. Mon guide sur les risques psychosociaux des avocats peut être très utile à un jeune praticien et lui éviter quantité d’erreurs.

L’ objectif premier restant l’épanouissement professionnel dont dépend tout le reste. Les messages reçus, lors de la publication de mon guide, démontrent les progrès gigantesques à réaliser, dans un métier, aux fonctions polymorphes. Une chose est certaine, la profession n’évolue pas dans le bon sens, mais l’audace, la créativité, l’intelligence humaine plus qu’artificielle, laissent aux plus courageux, toutes leurs chances.

Vincent Ricouleau
Auteur du Guide des Risques Psychosociaux des Avocats (Amazon)
Legal Counsel
Professeur de droit à l’université de droit de Ho Chi Minh City, Vietnam
Directeur fondateur de la Clinique Francophone du Droit au Vietnam
Titulaire du CAPA - Expert en formation pour Avocats Sans Frontières -
Titulaire du DU de Psychiatrie (Paris 5), du DU de Traumatismes Crâniens des enfants et des adolescents (Paris 6), du DU d’évaluation des traumatisés crâniens, (Versailles) et du DU de prise en charge des urgences médico-chirurgicales (Paris 5).

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